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"Le journal de mes navigations" (par Sandrine)





Ici, le journal de Sandrine, à bord du Luna Blu, parti le 8 janvier du Cap-Vert en direction du Brésil, puis longue escale en Uruguay et Argentine durant l'hiver austral, avant la descente vers Ushuaïa.

Lundi 7 octobre 2019 (#37) 

Dans le désert depuis trop longtemps
A San Pedro de Atacama (1), Chile, on aurait pu rester les doigts de pieds en éventail au bord de la piscine de l'éco camping Los Abuelos, sans voir autre chose du désert que tout ce qu'on voulait bien montrer aux gringos (2). Le Licancabur (3) et ses sommets enneigés. Les lagunes (4) couleurs pastels où quelques flamands déplient négligemment leurs pattes à l'aube. Les geysers del Tatio (5) qui fument et bouillonnent aux pieds des volcans. Le ciel pur du Chili où pour la première fois Saturne nous a dévoilé ses anneaux (6). Les vigognes couleur camel qui courrent dans un décord de cinéma. On aurait pu rentrer à Buenos Aires ou à Paris des étoiles plein les yeux et du désert plein la bouche. Ranger dans notre placard nos chaussures de randonnée qui avaient foulé l'un des déserts les plus arides au monde. Publier sur Instagram nos jolies photos qui ressemblent à celles prises par nos voisins d'excursion. Poser sur un meuble le petit lama aux pompons colorés acheté en souvenir. Et puis, non. On a décidé de pousser la route plus loin, de s'aventurer au-delà de la page 636 du Lonely et des promos des tours operators de la calle Caracoles de San Pedro (7). Direction Calama puis Antofagasta, là où le désert d'Atacama continue mais où le tourisme s'arrête. Là où les sites classés au Patrimoine mondiale de l'UNESCO cèdent la place aux mines à ciel ouvert (8). Là où les mini-bus qui nous balladent joyeusement sur les pistes des Andes sont remplacés par des camions citernes et des bennes de géant. La face cachée du désert d'Atacama. Un côté pile, où curieusement les rayons du soleil n'ont pas la même action que sur le côté face. Un monde sans vie, sec et poussiéreux, industriel et mécanique, défiguré par plus d'un siècle d'extraction. Feo (9), comme Angel, un jeune Argentin, rencontré à Taltal un jour plus tard, l'a si bien résumé. A Chacabuco (10), en parcourant sous un soleil de plomb la ville aujourd'hui fantôme, construite au milieu du XIXè siècle pour extraire de la montagne, le salpètre, l'or blanc du Chili, on a compris qu'Atacama avait aussi sa part d'ombre, autant, voire plus, que sa part de rêves. Que plusieurs générations avaient sué eau et sang pour pouvoir nourrir leurs enfants, ici comme ailleurs. Au péril de leur vie et au mépris de la terre, surexploitée comme eux, au nom d'une production toute puissante. Coincés derrière des caravanes de camions Mack (11), on a contemplé en silence la folie des hommes derrière les vitres de notre Yaris. Et puis, dans le désert depuis trop longtemps, on a accéléré en direction de l'Océan. Celui que Magellan avait nommé Pacifique (12) avant de comprendre à ses dépens qu'il s'était trompé.

Nous sommes lundi 7 octobre 2019 et il est 10h57. Nous sommes sur la route, à 250 kilomètres environ de Buenos Aires et tout va bien à bord.



(1) et (7) San Pedro de Atacama est la porte d'entrée pour visiter le désert éponyme. Ce village oasis est entièrement dédié au tourisme. On y croise de fait 95% de touristes de toutes nationalités et 5% d'autochnones qui vivent de l'activité touristique, sous différentes formes. Les excursions tout compris en mini-bus sur les sites remarquables y sont particulièrement développées. Les vendeurs sont regroupés en majorité dans la calle Caracoles. Les sites sont aussi accessibles en voiture particulière, comme nous l'avons fait, avec un bon GPS et de bons pneus. La plupart sont payants, privés ou gérés par des communautés, "pour assurer leur préservation". Les coûts sont très variables.

(2) Le gringo, c'est l'étranger.

(3) Le Licancabur est un volcan dont la fière silouhette haute de 5920 mètres domine une partie du désert. Magnifique !

(4) La laguna de Chaxa que nous avons visitée fait partie de la Reserva Nacional Los Flamencos située sur le Salar d'Atacama. D'une superficie de 320 000 hectares, le Salar est formé de lacs plus ou moins temporaires dont les sédiments sont essentiellement constitués de sel d'origine volcanique. Trois espèces de flamands endémiques y vivent et se nourissent d'algues microscopiques et de microvertébrés. Aussi roses que nos camarguais !

(5) Les geysers del Tatio sont des sources d'eau chaude qui jaillissent par intermitence en projettant eau et vapeur à haute température. Ils sont situés à 4820 mètres d'altitude sur l'Altiplano. Spectacle garanti au levé du soleil.

(6) La seule excursion que nous avons choisie de réserver auprès d'une agence est une observation du ciel pur de l'Atacama. 2h30 sous la voute céleste de cette partie du monde à l'écart de la pollution lumineuse avec les explications éclairantes et passionnantes de Alain Maury, un astronome français qui a créé sa propre station d'observation. Le bouquet final : une observation des planètes et des étoiles à l'aide de plusieurs télescopes professionnels. On vous recommande vivement cette belle initiation á l'astronomie dont on resort avec le sentiment que l'univers ne tourne pas qu'autour de soi, contrairement à l'idée reçue !

(7) voir (1)

(8) Dans le désert d'Atacama, on recense de nombreuses mines à ciel ouvert, dont la mine de Chuquicamata, la plus grande au monde, d'extraction de cuivre et la plus grande mine d'extraction de lithium. Ce dernier minerai est notamment utilisé dans les batterie de nos téléphones portables et des voitures électriques. L' extraction du cuivre comme du lithium demande des ressources en eau supérieure à celles qu'on trouve sur site. L'exploitation des ressources de l'Atacama est une des principales activités économiques du Chili.

(9) Feo veut dire laid.

(10) Plus personne ne vit aujourd'hui à Chacabuco, hormis Ricardo, le fonctionnaire d'Etat qui veille sur ce patrimoine national chilien ; les restes délabrés d'une ville de 7000 habitants qui a poussé en plein désert avec ses bassins de décantation du salpêtre utilisé à l'époque comme fertilisant et explosif, ses petites maisons mitoyennes, son école, son église, son épicerie, son théâtre, sa piscine... A circuler dans ses rues désertes et poussièreuses par 35°, on imagine mal comment on a pu naître, grandir, travailler et mourir ici.

(11) Gros camion américain qui a donné son nom à MACK, le semi-remorque qui transporte le célèbre CARS. Les jeunes ou moins jeunes parents comprendront.

(12) Après avoir découvert et traversé le célèbre détroit de 611 km qui relie l'Atlantique Sud au Pacifique, Fernand de Magellan, s'attaque à la "mer du Sud", un océan pas si pacifique que ça.


Mardi 24 septembre 2019 (#36) 

La révolution verte, c'est pour quand ?
"Souvenez-vous que la révolution est la plus importante et que chacun d'entre nous, seul, ne vaut rien." A Alta Gracia la semaine dernière, dans les couloirs de sa maison d'enfance (1), cette phrase repérée dans la dernière lettre que le Che avait écrite à ses enfants, a arrêté un instant mes pas. Comme un fil d'Ariane, fragile espoir d'un changement encore possible pour notre planète et ceux qui l'habitent. Une ambition partagée capable de traverser le temps et de transcender les peuples. Dans la salle de bain à la faience blanche, devant le doux portrait d'un tout petit enfant au regard déjà profond, je me suis prise à rêver. Et si la révolution verte pouvait encore s'inspirer de ça ? De cette conscience à la fois personnelle et collective que changer de monde est à la portée de chacun d'entre nous. Celles et ceux qui se sont rassemblés vendredi 20 septembre sur les places fortes du globe réussiront-ils à relever le défi de la terre ?
Grâce au voyageur à l'éternel béret étoilé, l'esprit de la révolution se sera en tous les cas rappelé à moi, à quelques jours de fêter le premier anniversaire de notre appareillage de Sète pour ralier en voilier Ushuaïa. Et aura symboliquement marqué notre départ sur les routes du Nord Ouest Argentin et du Chili.
Car, pendant qu'à Bouzigues, on soufflait notre  1ère bougie (2), nous, on s'est mis au vert. En attendant le bleu. Et en Argentine, on est plutôt bien servi de ce côté là. Ciao le bitume. Hasta luego (3) le Luna Blu. On a décidé de changer de monture pour sillonner une nouvelle fois le pays en coche (4). Un road trip d'un mois sur la route des quebradas (5) et les pistes poussièreuses, à la rencontre des territoires andins. Un voyage dans le voyage. Pour se confronter cette fois ci à la terre. Une terre vaste et sauvage, façonnée par le temps et les éléments. Aussi insaisissable que la mer. Grise et colorée. Désolée et éclatante. Glacée et baignée de soleil. Hostile et généreuse. Dont les contrastes sont sa plus grande richesse. Une patchamama (6) toute puissante qui impose le respect et l'humilité. Celles et ceux qui les premiers l'avaient foulée et apprivoisée l'avaient compris bien avant nous. Aujourd'hui, leurs decendants aux cheveux lisses et aux yeux noirs, continuent de vivre dans ses déserts, ses montagnes et ses vallées. Un immense Far West planté de cactus où l'eau finit toujours par jaillir au creux des Andes pour capter la lumière et la vie aussi. Celles d'Anae, Fouckanda, Sol ou Marta croisés sur notre route. Anae, la belle lycéenne qui joue au hockey dans la prairie aux cabris et rêve de devenir guide touristique. Fouckanda, le jeune garçon qui entre deux parties de Playmobil avec Gabriel à Mairamá (7), nous demande si en France il y a des crocodiles. Sol et Marta, les tricoteuses de laine de lama de Humahuaca (8), dont on devine les sourires derrière les ponpons andins multicolor.
Et eux, réussiront-ils à résister pour continuer de défendre la terre ?

Nous sommes mardi 24 septembre 2019 et il est 18h44. Tout va bien au camping de San Pedro de Atacama, Chili.
(1) Né à Rosario en Argentine, Ernesto Guevara qui deviendra Le Che, a grandi à Alta Gracia, une petite ville de montagne. Sa maison d'enfance transformée en musée retrace le parcours de ce grand voyageur dont les différents périples ont forgé son âme de révolutionnaire. Plongée garantie dans l'univers sensible de l'homme au béret étoilé.

(2) Le 17 septembre 2019, l'association Planète en commun a fêté à Bouzigues "un an de navigation", avec notamment le centre de loisirs et les enfants du village qui ont suivi le parcours du Luna Blu, support d'actions de sensibilisation à la préservation de la planète pour plusieurs établissements scolaires français et sénégalais.

(3) "A bientôt" le Luna Blu, amarré au Yacht Club de Puerto Madero de Buenos Aires.

(4) Nous avons loué pour faire ce road trip une voiture.

(5) Au nord ouest de l'Argentine, à partir de Cafayate, parcs naturels et quebradas (vallées) se succèdent, tous et toutes aussi impressionnantes que les autres. On en prend plein les yeux sur des centaines de kilomètre. De nombreux sites sont classées par l'UNESCO au Patrimoine mondiale.

(6) La Patchamama ou déesse terre-mère est la divinité la plus importante des peuples andins.

(7) Mairamá est un petit village de maisons en terre situé entre Humahuaca et Purmamarca, à 150 kilomètres environ des frontières chilienne et bolivienne.

(8) Humahuaca est un village où on trouve encore des tricoteuses traditionnelles de laine de lama, perdues au milieu des marchands de souvenirs industriels.


Mardi 10 septembre 2019 (#35) 


La Patagonie en ligne de mire
Cette semaine, la planète a failli me sortir de l'esprit. Comme mon billet 35. J'avais la tête dans mes coffres et mes équipés, à ranger et à récurer mon voilier. Une vraie petite fée du logis qui s'est agitée pour retrouver un intérieur propret, après 15 jours passés avec la caisse à outils sur ma toile cirée. Mais bon, j'ai été rassurée. Chez le coiffeur de Puerto Madero, j'ai enfin trouvé un titre qui parlait d'Amazonie. "Gente" (1). Et lu, qu'ici en Argentine,  nous n'avions rien à craindre pour notre santé, des incendies qui ravagent la forêt depuis plusieurs semaines. Aucune conséquence des fumées sur notre organisme, disait le médecin interrogé, dans un encadré à côté de l'interview du représentant de Greenpeace. Hé, Jaīr et les autres vous pouvez continuer de cramer la planète ! On ne va pas tous mourir !
Et puis, comme j'avais encore l'humeur un peu chaffoin ce jour-là, la Duana (2) nous a envoyé Dish, son chien renifleur de flouze et de schnouf. Un beau Labrador noir au regard plus affectueux que celui de son maître. Côté dollars, c'est comme le vin. Sur le Luna Blu, on ne garde rien. Et pour l'herbe, il n'a trouvé que du mate. Mais avant de débarquer, Dish a salopé en deux deux l'une de mes couchettes, en grimpant dessus. Paf le chien. Une heure avant, il avait fallu déjà montrer patte blanche aux gars de la Prefectura qui se demandaient si j'étais pas l'intrus dans l'équipage du Luna Blu. Une Locci qui s'était infiltrée au pays des Tollemer, ni vu ni connu (3). Jamais assez méfiant. Et pour finir le Yacht Club qui augmentait ce mois-ci ses tarifs de 100 %, au cas où la dévaluation repasse par là. Jamais assez prévoyant. Bref, la cloche avait sonné. Il était tenps pour nous d'arrêter de manger des milanesas et des papas fritas et de larguer les amarres pour aller dans le pays d'en face (4). La tête ailleurs, c'est toujours mieux que la tête dans le guidon.
Pour le retour du Luna Blu et de son équipage sur les flots, la Plata nous a sorti le grand jeu. Des vagues et du vent qui nous ont rappelé ce pourquoi on était là. Et là où on avait décidé de se rendre. Un jour de décembre 2016. Sur un coin de la table de la salle à manger de Nicole et Georges, mes beaux-parents. Un jour de crachin breton, sans doute, où Jean-Luc et moi nous nous étions penchés après la tarte aux pommes, sur l'itinéraire de cette grande navigation sur les océans de la planète qui nous trottait dans la tête. Un jour où nous avions ouvert la porte à nos rêves et à nos désirs enfuis. Un jour d'euphorie heureuse qui nous a ramené dans les eaux claires de la Patagonie, aux pieds des glaciers bleutés dont le seul grondement trouble la nature humide. Il y a presque 10 ans, Jean-Luc et moi avions été impressionnés par ces paysages singuliers, que nous avions pu approcher grâce à Amélie et Pierrot, deux copains navigateurs partis comme nous de Séte et que nous avions retrouvé le 1er janvier 2010 sur le Kyrn, amarré au port d'Ushuaïa. Patagonie. Un choix engagé et exigent qui a guidé depuis bientôt un an, notre trajectoire sur une partie du globe autant qu'il continue de tester mes motivations profondes à me confronter régulièrement à l'océan. Sans doute aussi à mes propre limites. A Colonia, devant le coucher du soleil, je me suis dit qu'il était temps de me préparer pour mon prochain rendez vous avec la mer.

Nous sommes lundi 9 aeptembre 2019. Il est 8h27 et tout va bien à bord du Luna Blu.

(1) Gente. Magazine people haut de gamme, argentin.

(2) Les voiliers étrangers sont soumis au contrôle des Douanes. Ce contrôle consistait à vérifier que nous n'avions ni dollars, ni Marijuana à bord.

(3) Jean-Luc et moi sommes mariés mais on ne porte pas le même nom. Nous avons dû présenter le livret de famille pour attester que Gabriel était bien l'enfant des deux membres du couple. Même en présence du père.

(4) Nous sommes allés à Colonia del Sacramento en Uruguay, pour pouvoir renouveler notre Visa de 3 mois en Argentine.
Colonia del Sacramento est une ancienne ville coloniale qui présente un patrimoine historique préservé et bien mis en valeur. Il est inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1995. Dommage que les bords de Plata ne soit pas régulièrement nettoyés.



Mardi 27 août 2019 (#34) 

A Buenos Aires, on a aimé les autres
Cette semaine on a découvert que c'est un malouin qui a baptisé les Malvinas (1). Une raison de plus d'aimer l'Argentine et les Argentins. Pas pour ce bel archipel des latitudes australes pour lequel des hommes se sont battus à mort mais pour ce petit clin d'oeil à la cité des corsaires où une partie de notre histoire a commencé. Bon, on n'ira pas crier sur le pont du Luna Blu qu'on kiffe les Argentins. La Prefectura peut encore trouver une vraie bonne raison de nous saisir le voilier, dans un élan de velléité dont elle seule a le secret (2). Mais après deux mois passés à Buenos Aires, et à l'heure où on se prépare à sortir du pays (3), on ne regrette pas que les vents nous aient portés jusqu'ici.
Avec Jorge, notre voisin de ponton, nous avons appris dans sa cuisine de Quilmès, à faire de belles empanadas, jolies et bien fermées pour que la farce à la viande, aux poivrons et aux olives, ne s'échappe pas à la cuisson. Il les préfère fritas. On peut les cuire aussi au four. Dans tous les cas, pas de tilde (4) sur le n de empanada. Ça c'est Alfredo, le comptable du Yacht Club de Puerto Madero, qui nous l'a appris, dans un français quasi parfait. Il aurait pu nous chanter la Marseillaise mais c'est un autre Jorge qui s'y est collé. Sans hésitation. Avec panache et fierté. Pour un peu, il m'aurait fait pleurer mon ancien monde, loin et liliputien sur la mappemonde. A Puerto Iguazu, c'est Manuel et sa générosité qui nous ont touchés en plein coeur, dans sa parilla de bord de route, coincée entre les bidonvilles et les 5 étoiles. Son bandana détaché à la hâte au moment de l'abrazo, est déjà à l'état de relique. Avec Mauro et sa famille, on se sera régalé des meilleures medialunas (5) de Buenos Aires et sans doute de la planète. Sans regret pour notre croissant au beurre, un peu triste en comparaison. Grâce à Pedro, Gabriel aura dévalé 72 fois la pente d'un maxi jeu gonfable, installé dans la cour du Colegio Fasta Catherina, pour l'Eutrapalia (6) del dia del niño. Et Jean-Luc et moi auront assisté religieusement en attendant l'asado, à la pièce du club théâtre, sans rien comprendre à l'histoire. Alain aura donné un cours de dévaluation à Jean-Luc. Et Maria, Javier et Fernando, nous ont expliqué pourquoi ils craignaient le retour du kirchnerisme. Tout ça sans compter avec Peter, Petra, Hanke, Marja, Manu, Gaëlle, Jules, Renan, Nathalie, Philippe, Louna et la petite Charlotte. Les étrangers de l'étape dont le rôle n'a pas été négligeable dans notre baromètre. A leurs côtés, on a tout simplement pris goût à l'Argentine.
Dimanche, dans la Reserva Ecologica de la Costanera Sur (7), où des porteños, comme nous, profitaient d'une belle journée annonciatrice du printemps, j'ai modifié mon angle de vue sur la capitale du pays inventeur du bus public. A l'ombre des palmiers, sur un fond de city, dans la joyeuse cacophonie du chant des oiseaux de La Plata, de celle des enfants, des joggers et des bicyclettes, j'ai finalement trouvé que la Ciudad Verde avait un petit côté Planète en commun.
Le voyage c'est aller de soi à soi en passant par les autres (8). A Buenos Aires, on a aimé les autres.

Nous sommes mardi 27 août 2019. Il est 22h52 et tout va bien à bord du Luna Blu, seul voilier français amarré depuis deux mois à Buenos Aires.

(1) Las Malvinas ou Malouines ou Falklands sont un archipel situé dans l'Atlantique Sud, au large du Cap Horn. Ce territoire du bout du monde est tristement célèbre en raison de la guerre qui a apposé les Argentins et les Anglais durant 2 mois en 1982. En Argentine, de nombreux monuments rendent hommage aux 750 Argentins qui ont trouvé la mort dans ce conflit. Plus de 250 Anglais y ont laissé aussi la vie.

(2) La Prefectura c'est l'armée argentine. Très présente sur l'ensemble du pays, elle assure un contrôle important et oblige les navigateurs étrangers à lui signaler toutes leurs navigations sous peine de saisie de leur embarcation.

(3) Le Luna Blu et son équipage ont été autorisés à rester 3 mois en Argentine. Il leur faut donc sortir du pays pour pouvoir y rerentrer. D'autres navigateurs, plus chanceux, ont été autorisés à laisser leur voilier 6 mois, voire même 9 mois sur le territoire, sur simple demande.

(4) ñ. Le tilde, c'est la petite vague placée au-dessus du n et qui fait le son gn.

(5) La medialuna est le croissant Argentin. Plus petit, plus sucré. Meilleur, quoi !

(6) L'Eutrapalia est une sorte de kermesse de l'école.

(7) La Reserva Ecologica Costanera Sur a été aménagée sur un terrain gagné sur La Plata il y a plus de 20 ans par comblement avec les décombres de démollitions entrepris en ville. Sur 350 hectares, on peut y observer de nombreuses espèces animales et notamment des oiseaux migrateurs. Bel exemple de nature en ville, accessible à tous, qui mériterait néanmoins un peu plus de propreté.

(8) Proverbe Touareg.

Mardi 20 août 2019 (#33)


Chacun voit midi à sa porte
L'Uruguay nous avait appris à ne pas confondre pesos et dollars. En Argentine, on a pris un cours de dévaluation, grandeur nature. Comme quoi la navigation ça mène à tout, même à l'économie même si des fois, mon banquier en doute. 
Après la raclée prise par Macri au premier tour des élections présidentielles dimanche dernier et le retour annoncée du camp Kirchner, les marchés argentins se sont emballés (1). Avec la chûte du peso, les langues se sont aussi un peu déliées autour de nous. Suffisamment pour qu'on comprenne que Javier, Alfredo, Fernando, Pedro, Maria ou encore Mauro avaient de la peine pour leur vaste pays, en crise de confiance politique comme d'autres, ce qui n'empêche pas une alternance incompréhensible parce que sans issue, selon certains (2). Et qu'ils craignaient également pour leurs enfants dans une Argentine qui prenait doucement le chemin de son voisin Vénézuélien (3). Heureusement, la réalité des urnes et celle des marchés boursiers est encore différente de celle de la rue. Cette semaine, les bars et les restos du quartier huppé de Puerto Madero n'ont eux pas connu la crise. Et pendant que nous remplissions les soutes du Luna Blu de kilos de farine, au cas où le cours du blé augmente (4), des Argentins faisaient la queue devant les magasins de jouets, pour la journée del niño (5). "Allez. On nous fait croire, que le bonheur c'est d'avoir." (6) Il faudrait que je pose la question à celui qui vit dans la rue depuis 7 ans et dort en ce moment dans la cabane en bois de l'aire de jeux pour enfants.
En attendant le 2è tour des élections présidentielles (7) et la crise annoncée, aigüe ou chronique, c'est selon, Jean-Luc et Pedro ont démonté le Luna Blu pour installer le chauffage. Gabriel après avoir soufflé ses 7 bougies, s'est remis à l'écriture et aux additions dans un coin du carré encombré. C'est moins grisant que de courir après le carpincho mais ça peut servir. Et moi, je fais des bilans. J'ai laissé tomber le financier. Trop compliqué. Celui de l'hiver à Buenos Aires est plus à ma portée. Beaucoup de rencontres, marquantes et chaleureuses qui nous ont rechauffés en ce mois d'août un peu trop frais. L'année passée sur le voilier. Pour paraphraser Belmondo dans l'As des As : "si un aventurier n'est heureux que s'il nage dans les emmerdements, alors d'accord, je suis une aventurière !" Quant à la planète. C'est un peu comme midi. Chacun la voit à sa porte. Et des fois on l'oublie.

Nous sommes mardi 20 août 2019 et il est 6h50 du matin à Buenos Aires et tout va bien à bord du Luna Blu. Bientôt le chauffage !

(1) Le premier tour des élections présidentielles en Argentine a eu lieu dimanche 11 août 2019. Le président sortant Mauricio Macri qui représente la droite, a rassemblé 36,22 % des votants. Alberto Fernández, le candidat kirchnériste qui représente la gauche, l'a devancé de 15 %. Ce score a fait chûter le cours du peso argentin de 19 %.

(2)  Cristina Kirchner, l'ancienne présidente de l'Argentine est sous le coup de plusieurs accusions de corruption, qui l'ont obligée à laisser la place à son ancien chef du gouvernement, Alberto Fernández.

(3) Le Vénézuela connaît une crise politique et économique sans précédent à l'origine d'une très grande violence.

(4) Difficile de comprendre le mécanisme d'une monnaie qui est dévaluée plusieurs fois dans l'année quand on a toujours connu une monnaie stable. Quand le peso chûte, il perd de la valeur par rapport au dollar et à l'euro. Pour compenser cette perte, les prix augmentent fortement, souvent par anticipation. Les salaires des fonctionnaires peuvent l'être aussi. Les argentins ont une grande pratique de ce mécanisme qu'ils affrontent en changeant leurs pesos en dollars pour ne conserver que le strict nécessaire pour la vie courante. Et font des provisions de produits alimentaires pour ne pas avoir à subir la hausse des prix.

(5) Comme la fête des mères et des pères, il existe en Argentine une fête de l'enfant. Qui fait aussi la joie des commerçants.

(6) Titre de Alain Souchon.

(7) Le 2è tour des élections aura lieu le dimanche 27 octobre 2019. 


Mercredi 14 août 2019 (#32)


Le vent finit toujours par tourner
Les plaisanteries les plus courtes sont toujours les meilleures. Cette farce là aura été longue et nous aura fait rire jaune.
Après 3 mois de rebondissements, c'est au guichet de la douane d'Ezeiza (1), que l'épisode de loin le moins rigolo, de notre voyage a pris fin (2). En toute simplicité. Comme un colis qu'on retire à La Poste en échange d'une signature. Il y avait bien derrière la douanière, toute une bande de potes (3) qui s'est agitée avec nous pendant de nombreuses semaines pour nous sortir du bourbier. Bruno, qui avait préparé minutieusement le paquet. Marc et Alain, nos deux passeurs, qui avaient bouclé tant bien que mal, leurs valises, chargées de mécaniques nautiques. Christian, qui avait fabriqué en deux deux, la pièce qui avait mis le feu aux poudres. Trouvée aussi en France, dans le commerce à 36 euros. Alors que Diego nous la faisait généreusement en Uruguay à 580 dollars. Un prix que nous avions eu l'outrecuidance de discuter en avril dernier, par une journée ensoleillée à Piriapolis et qui avait ensuite déchaîné les Dieux contre nous. Nous faisant des fois douter d'avoir osé la ramener en terre inconnu. Mais nul n'est prophète en son pays. Diego et toutes les Cassandres qui l'ont soutenu, ont juste perdu pied.
"Le vent tourne", m'a dit Jean-Luc, en passant les portes battantes de l'aéroport, le sourire aux lèvres et les bras chargés du moteur de guindeau. "A Buenos Aires, la ville qui vous accueille en vous disant bon vent (4), il était temps !" Ai-je eu envie de lui répondre. Mais j'avais la tête encore ailleurs. Dans le bourdonnement des chûtes éternelles d'Iguaçu (5). Dans le chant impertinent des oiseaux intrépides d'Ibera (6). Dans le regard attendrissant du capybara qui rumine. Un retour aux fondamentaux qui m'avait fait presque oublier qu'on avait encore à dédouaner un guindeau (7). Au bord de la lagune, dans les murmures de la nature, j'avais déjà retrouvé le souffle de mon voyage. Perdu dans les avenues encombrés de Buenos Aires qui n'ont rien à envier certains jours à mon trafic intérieur. Carlos Pellegrini (8) était passé par là. Ses rues en terre, couleur mandarine, bordées de petites maisons bigarées, aux pelouses vert pomme. Ses poules, ses chats, ses chevaux et ses vaches qui y déambulent à peine troublés par le passage d'une mobylette. Un village paisible d'Argentine où j'aurais bien échangé plus longtemps ma couchette contre un hamac, à l'ombre des ibiscus. Abandonnée aux sons de la nature. Et à mes silences aussi.

Nous sommes lundi 12 août 2019 et il est 7h du matin sur le Luna Blu. Tout va bien à bord.



(1) Aéroport international Ezeiza Pistarini

(2) Lire les billets 23 et 25 sur "l'affaire Diego".

(3) Difficile de citer tous ceux, nombreux, qui de près ou de loin, français ou étranger, amis ou connaissances, nous ont soutenus et aidés pendant et après "l'affaire Diego". Merci à ceux qui se reconnaîtront.

(4) Buenos Aires veut dire Bon Vent.

(5) Lire le billet 31.

(6) Iberá est la plus importante réserve d'eau douce d'Amérique du Sud. Cette réserve naturelle lagunaire présente un écosystème, particulièrement riche en espèces animales et végétales. On peut y observer en liberté, de nombreux oiseaux ainsi que des renards, des cerfs et biches, des caïmans, des boas... et bien sûr, l'étonnant capybara ou carpincho, le plus grand rongeur du monde ; une sorte de cochon d'Indes aux pattes palmées pouvant peser jusqu'à 75 kg.

(7) Les règles permettant aux navigateurs de faire venir des équipements de France pour un voilier en transit en Argentine, manquent encore pour nous de clarté. Il semblerait que si le montant de la facture est égal ou inférieur à 500 €, l'équipement peut entrer en Argentine avec un passager, sans qu'il soit taxé. Dans la cas contraire, il faut avoir la chance de ne pas être contrôlé ou de tomber sur un sympathique douanier.
Nous concernant, le moteur de guindeau transporté par Alain présentait une facture de 400 €. Il a été saisi en douane à son arrivée mais nous avons pu le récupérer sans difficulté et sans avoir à payer de taxe d'importation.

(8) Colonia Carlos Pellegrini est un charmant village au bord de la lagune d'Iberá où la vie semble s'écouler tranquillement et en harmonie entre l'homme et la nature.




Mardi 6 août 2019 (#31)
Le Paraguay n'est plus ce qu'il était. Moi non plus. C'est pas moi qui le dit mais Sardou (1). Avec Marc (2) à bord de notre Yaris grise, on pouvait difficilement échapper à la variété française sur la route numéro 14. Car cette semaine, on a troqué le Luna Blu contre une 5 portes pour aller se rafraîchir les idées. Un road trip de 8 jours et 3500 kilomètres au compteur, pour fouler les terres guaranies (3) et mesurer la puissance de la planète. Et s'il en était besoin, toucher du doigt une nouvelle fois la fragilité de l'Homme.
Ce que j'aime chez la nature, c'est qu'elle a un train d'avance sur nous. Et que même s'il prenait tout à coup à l'humanité tout entière de changer de braquet, on ne lui arriverait toujours pas à la cheville. C'est peu dire si on est largué aujourd'hui. Coiffé au poteau. Et de loin. C'est ce que l'écume des chûtes d'Iguaçu (4), comme en d'autre temps, celle des vagues de l'océan, m'inspire. Une super-production naturelle, sans effet spéciaux, ni engrais, ni pesticide, qui ne doit rien à la main de homme. Un spectacle qui dure depuis toujours et qui, je l'espère, ne s'arrêtera jamais, même s'il venait un temps sans spectateur. La force de la nature dans toute sa splendeur. Une virilité sauvage qui nous renvoie un peu d'humilité, comme une bonne tempête en mer.
Des petits malins rêvent sans doute encore de rentabiliser un peu plus le site, volé il y a plusieurs siècles aux fils de la forêt (5). Au final, les éternels marchands du temple, le petits train bondé, les vendeurs de choripans (6) et les coatis (7) qui quémandent une chips, sont presque éclipsés par les prouesses désintéressées de la nature. Reste encore à oublier le regard un peu éteint des enfants guaranis qui chantent à la sortie du parc d'Iguaçu, sur un petit podium, une terre qui ne leur appartient plus. Ceux, dépenaillés, qui courrent sur les bords de la route qui mènent aux hôtels & resorts 5 étoiles de Puerto Iguaçu. Ceux, crasseux, qui font la manche à l'entrée de la Mission Jésuite de San Ignacio (8), là où leurs ancêtres ont contribué à la création d'un nouveau monde dont ils demeurent aujourd'hui exclus.
Heureusement, la brume des chûtes d'Iguaçu, nous a aussi conduits à croiser Lucio, sa mobylette et ses panchos (9) ainsi que Manuel, qui nous a accueillis dans sa parilla de bord de route, qui tourne en 3/8 même par 3°. Un guarani et un argentin. Deux visages burinés par l'existence qui ont spontanément partagé avec nous, leur vision de l'humanité. "On dit qu'ici c'est le tercera mundo (10). Moi je pense qu'il n'y a qu'un seul monde" nous a soufflé Manuel.  "On nait et on meurt tous. Nu." nous a dit Lucio. Comme quoi, l'homme peut lui aussi être grand.

Nous sommes mardi 6 août 2019 et il est 14h45 à Colonia Carlos Pellegrini dans la très belle réserve naturelle Ibera. Tout va bien sur la terrasse ensoleillée de la casa Aires Ibera où l'on a retrouvé les cris des oiseaux.



(1) Le Paraguay n'est plus ce qu'il était. Chanson de Michel Sardou. Le parc d'Iguaçu est à cheval sur 3 pays : l'Argentine, le Brésil et l'Uruguay.

(2) Marc est un ami de la famille.

(3) Les Guaranís sont les indiens les plus anciens, présents en Argentine mais aussi au Paraguay, au Brésil, en Bolivie et en Uruguay. Ils étaient des agriculteurs semi-nomades.

(4) Les chûtes d'Iguaçu s'étendent sur 2 kilomètres et atteignent jusqu'à 80 mètres de haut. Avec celles de Niagara et Victoria, elles sont dans le tiercé de tête des chûtes d'eau parmi les plus spectaculaires au monde. Ce site naturel exceptionnel est classé par l'UNESCO au patrimoine mondial de l'humanité depuis 1984.

(5) Guaranís veut dire fils de la forêt.

(6) Le choripan est le hotdog argentin. Saucisse (chorizo) grillée dans du pain.

(7) Le coati est un petit rongeur très répandu dans le parc d'Iguaçu. Sa proximité avec les visiteurs l'a malheureusement conduit à rechercher sa nourriture auprès d'eux. Malgré l'interdiction faite de lui donner à manger, certains continuent à l'alimenter.

(8) A San Ignacio, on peut visiter les ruines de la première Mission Jésuite, parmi les mieux conservées du territoire. Au XVIè siècle, les Jésuites sont chargés d'évangéliser les indiens guaranís. Ils créent les Reducciones ou Missions, des cités régies par un système communautaire autonome. En 1759, le roi d'Espagne décrète la fin des missions. Les indiens sont massacrés et chassés. Les ruines des Missions sont classées par l'UNESCO au patrimoine mondial de l'humanité.

(9) Le pancho est un sandwich.

(10) Tercera mundo veut dire tiers monde. En utilisant cette expression, Manuel voulait dire qu'il existe à Puerto Iguaçu une très grande pauvreté. Elle contraste avec le niveau de certaines infrastructures touristiques.


Mardi 30 juillet 2019 (#30)
Il y a des jours où il vaudrait mieux rester dans sa couchette. A regarder passer les bateaux par le hublot de sa cabine. Sans chercher à en faire plus. Pour ne pas risquer de regretter d'avoir posé un pied sur le plancher. Et ce jour là pour nous, c'était samedi dernier.  
Après une nouvelle journée, cette semaine, de repérage dans le delta du Tigre avec l'amigo Pedro (1), nous avions un plan A et même un plan B. Jamais assez prudents. Deux marinas à l'herbe verte, aux tarifs imbattables, avec suffisamment d'eau pour accueillir le Luna Blu (2) et son équipage. 
Avant de partir, la routine. Un p'tit tour à la Prefectura, aux voies aussi incontournables qu'impénétrables (3). 
Puis, un au revoir au Yacht Club de Puerto Madero qui augmente ce mois-ci ses tarifs de 20%. Gabriel aimait bien ses douches mais ça allait finir par faire grimper le cour du savon. 
Et hop, on démarre le moteur et nous voilà de nouveau dans les premiers rayons de soleil de la journée sur les eaux chocolat de La Plata. Prêts à nous mettre au vert, pas seulement pour raison économique. Heureux de quitter les buildings porteńos pour voguer vers de nouvelles aventures et un peu d'air pur.
Jean-Luc avait bien identifié trois remontées de fond où le sondeur allait sans doute se mettre en panique et nous avec, mais le passage était possible sur la trace faite avec Hanke et Marja il y a 10 jours (4). Restait ensuite à entrer dans la marina. Pour pénétrer dans la première qui avait notre préférence, on croisait les doigts. Avec la seconde et ses eaux profondes, on tenait notre joker. 
On a passé les deux premiers points sans trop de difficultés. Plus incommodés par le gimkhana des jet skis qui cabraient dans les sillages des yachts que préoccupés par la hauteur de l'eau. Tous les gouts sont dans la nature comme on dit. En même temps, là ce n'était plus tout à fait la nature. Odysséum (5) un samedi peut être. On avait du distribuer aux hérons des boules Quies. Et donner congés à toute la faune du coin (6). Sauf à une bande d'enfants gâtés. A coté, Greta pouvait aller se rhabiller.
Au 3è point chaud, on a dû s'y reprendre à deux fois après avoir laissé passer une brochette de moteurs en délire. Mais c'est à l'entrée de la première marina que le vent a subitement tourné. Avec 1,70 mètres au lieu de 2,70 annoncés, sauf à vouloir couler le Luna Blu, on était marron. On s'est donc dirigé confiants vers le plan B mais là on courrait au plan T. De quille. Celui qu'on avait cherché à éviter. Parce qu'on n'était plus du tout large comme promis avec 5 mètres d'eau mais que le sondeur annonçait pile 2,80. Et que l'eau a continué de descendre doucement pour stagner à 2,20 métres, le lendemain matin. Il a donc fallu imaginer dans le calme et la sérénité, le Luna Blu avec 60 cm de quille dans la vase. Un exercice de visualisation mentale dont je me serais bien passé en repartant aussitôt arrivés sans même aller dire au maître de port qu'il fallait qu'il revoit la leçon sur le système métrique (7). Nous, en revanche on allait potasser la science de la répartition des charges. Mais impossible pour Jean Luc de reprendre à marée descendante (8) l'autoroute de la mer où l'on aurait risqué de se faire secourir par Brice. Il ne nous restait plus que la nuit pour nous porter conseil. Alors on a dormi. Sur notre quille. Et vers 15h le lendemain, quand l'eau a commencé a remonter, on est sorti du marigot. Enfin, on a tenté la sortie. Avec concentration et adrénaline. Jean Luc à la barre. Moi au sondeur. Gabriel aux Legos. Pour une fois, personne ne la ramenait à bord. On n'entendait que les moteurs tourner quand le sondeur s'affolait. Jean Luc a fini par mettre lui-aussi un bon coup de manette de gaz et on a dit ciao à la réserve de jet setteurs. On a terminé notre virée à l'heure où le soleil se couche. 
Seuls au mouillage avec le souffle du vent et les bruits de la nature qui respire enfin. Le meilleur moment de notre week-end à la campagne avec celui le lendemain du retour au bercail et les bras en V à notre arrivée à Buenos Aires de Peter et Petra (9), apercevant le Luna Blu, sain et sauf.

Nous sommes mardi 30 juillet 2019 et il est 12h00 à Puerto Madero. Nous avons accueilli aujourd'hui Marc à bord du Luna Blu.

(1) A notre arrivée à BA, nous sommes entrés en contact avec Pedro, un argentin bienveillant, sur les bons conseils de Patrick, un navigateur français habitué de la Terre de Feu. Pedro s'est révélé un excellent guide et un artisan compétent dans différents domaines.

(2) Pour mémoire, la quille du Luna Blu est haute de 2,80 mètres. Il lui faut donc pour naviguer plus de 2,80 mètres.

(3) Le passage à la Prefectura des équipages étrangers qui naviguent dans les eaux territoriales de l'Argentine, est obligatoire à chaque arrivée et départ d'escale. Les voiliers sont ainsi placés sous la surveillance permanente de l'armée. Le non respect de cette règle est passible d'une amende et d'une saisie du bateau.

(4) Lire le billet #29.

(5) Odysséum est un Centre commercial de Montpellier.

(6) Dans cet espace naturel remarquable, on a regretté le type et la vitesse excessive des engins autorisés à y circuler. On peut imaginer combien la faune doit souffrir de la pollution notamment sonore et les berges, des vagues qui se forment au passages non réglementés des bateaux. Bel exemple d'une nature colonisée par l'homme.

(7) Le responsable de la marina de Neptuno avait certifié à Jean-Luc une hauteur d'eau sous quille de 50 cm minimum, y compris à marée basse. Malgré nos recherches, nous n'avons pas trouvé de données fiables sur la marée dans le delta du Tigre.

(8) Il est plus facile de se sortir d'un échouage à marée montante que descendante. 

(9) Navigateurs allemands rencontrés à La Paloma



Lundi 22 juillet 2019 (#29).
Il parait que le néo libéralisme ce n'est pas bon pour la culture. C'est pas moi qui l'ai dit mais une libraire bien inspirée, croisée dans les allées de la Feria del libro infantil (1) installée au rez de chaussée du flamboyant Centro Cultural Kirchner (2). Pour nous avoir balancé ça entre la poire et le fromage, je me suis dit qu'elle devait en avoir gros sur la patate. On
n'a pas été vérifié mais il paraitrait même qu'il n'y a plus de ministère de la culture dans le gouvernement Macri (3). Deux jours plus tard, en dépliant avant leur concert leur banderole dans le même CCK, les musiciens de l'Orchestre Symphonique National "en crisis" en ont rajouté une couche. Et les Argentins qui, dans une salle comble, applaudissaient à tout rompre le discours du porte-parole, également. On a applaudi aussi. Reflexe solidaire.
Et en sortant du CCK ce soir là, j'ai relu une nouvelle fois la citation de Borges qui s'illumine quand vient la nuit sur le fronton de l'ancienne poste centrale de Buenos Aires. "Nadie es la patria. Pero todos lo somos" (4). Un petit rappel s'il en était besoin, qu'on est tous responsable de notre bien commun. Et que s'y mettre à plusieurs, c'est être plus fort. Plus qu'un espoir. Une vraie certitude. Pourvu qu'on décide de jouer la même partition.
Un truc simple et compliqué à la fois mais pas la quadrature du cercle non plus. Enfin, le doute s'installe des fois. En attendant de résoudre le rubixcube de la planète, on a voulu se mettre au vert cette semaine dans les méandres du Tigre (5). Quitter le bitume porteño, ses vendeurs de barbapapas et ses danseurs de tango. Pour ne pas risquer de planter la quille du Luna Blu dans la vase du delta (6), on a fait le voyage sur le voilier de Marja et Hanke, un gentil couple de retraités hollandais, rencontrés il y a plusieurs semaines au port des lobos (7). Une belle journée de navigation fluviale au milieu des bateaux taxis et des maisons sur pilotis, les yeux rivés au sondeur, qui nous a laissé croire jusqu'au bout qu'on allait dire au revoir aux salons feutrés du Yacht Club de Puerto Madero. Jusqu'à l'entrée dans la marina de Barlevento (8) où le mètre qui manquerait sous la coque du Luna Blu a ruiné tous nos espoirs d'un coup d'un seul. C'était bien tenté mais non. Finalement on restera aux pieds des buildings de BA, à installer notre chauffage en écoutant les podcasts du Temp d'un bivouac (9).
Des histoires de femmes et d'hommes partis pour certains à la rencontre de la terre et des océans mais surtout, pour la plupart à la rencontre d'eux mêmes.


Nous sommes lundi 22 juillet 2019 à Buenos Aires. Il est 11h56 et tout va  bien à bord.

(1) Salon du livre de la jeunesse jusqu'au 4 août 2019 au CCK, Buenos Aires.
(2) Centro cultural Kirchner ou CCK. Inauguré en 2015, du nom de Néstor Kirchner, président de la Nation Argentine de 2003 à 2007 (parti justicialiste), décédé en 2010. Ce Centre d'art contemporain pluridisciplinaire est installé dans l'ancienne poste centrale de Buenos Aires sur 7 étages et 100 000 m2. Il présente un remarquable mélange architectural d'ancien et de moderne particulièrement réussi. Entrée gratuite y compris pour les concerts dans la très belle salle symphonique.
(3) Mauricio Macri est le président de la Nation Argentine depuis 2015 (parti centre droit. Engagement pour le changement). Le 1er tour des prochaines élections présidentielles est fixé au 27 octobre 2019.
(4) Personne n'est la patrie. Mais nous la sommes tous.
(5) Le delta du Tigre est navigable et compte de nombreuses marinas
accessibles en bateau.
(6) Le Luna Blu a une quille haute de 2,80 mètres. Il lui faut donc pour
naviguer, mouiller ou s'amarrer un minimum de 3 mètres d'eau. Un paramètre qui pose rarement de difficultés sauf dans les eaux peu profondes d'un fleuve qui n'est pas dragué. Le relevé de sonde est la technique la plus sûre pour ne pas risquer de s'échouer.
(7) Nous avons fait la connaissance de Marja et Hanke à Piriapolis début juin. Ces navigateurs de nationalité hollandaise envisagent comme nous de poursuivre leur route en Patagonie.
(8) Le dernier relevé de sonde effectué devant l'entrée de la marina indiquait une profondeur de 1,60 mètres, à marée basse. Même à marée haute, ce relevé n'est pas sécure pour le Luna Blu.
(9) Emission de France Inter. Ecouter des podcasts téléchargés est une activité simple à faire à terre mais aussi sur un bateau, en mer comme au port. Et appréciée des petits et des grands.

 


Lundi 15 juillet 2019 (#28).
Pendant que la Méditerranée agonise (1) et que les Japonais harponnent les baleines (2), nous, on cherche toujours notre tuyau de poêle. A chacun ses priorités. Jean-Luc m'a bien rappelé que les indiens de Patagonie s'enduisaient de graisse animale (3) pour résister au froid mais j'ai fait semblant de ne pas comprendre. Faudrait tuer la bête et moi, je n'ai pas l'âme d'un mousquetaire de Super U (4). C'est déjà compliqué de penser à soi. Alors, à la planète ! Et puis à quoi bon puisque d'autres y pensent très bien à notre place. Et à Buenos Aires, me voilà rassurée. Mafalda (5) veille sur la ciudad verde. C'est écrit sur les containers à poubelles (6). Un bon coup de la mairie de Buenos Aires pour nous passer l'envie de douter. Ici c'est acquis. On est durable, vert, green, happy... comme dans toutes les cités du globe. A croire qu'on nous ment sur le réchauffement climatique et tout le reste. C'est comme cet immense BA végétalisé sur la plus grande avenue du monde (7) qui nous ferait presque oublier que des milliers véhicules l'empruntent tous les jours. Tellement occupé à réussir son selfie, qu'on n'entend plus le bruit des moteurs. Et comme ça fait longtemps qu'on ne sent plus les fumées d'échappement. Pour un peu on trouverait normal de compter les capotes qui flottent au milieu des papiers gras dans La Plata à deux pas de la réserve écologique Costanera Sur (8). Ou les ballons de Ronald qui font slalomer les canards sous les yeux de nos enfants. En même temps port propre, faut vraiment l'écrire comme une punition pour y croire. A l'inverse mer sale, on a fini par s'habituer. Mais je m'égare.
Du coup, comme tout était sous contrôle à BA, on a pris la clé des champs pour une petite escapade à Tigre, entre la fête de l'indépendance de l'Argentine, le 9 juillet et le 14 juillet. Les jaguars s'est fini (9) mais on y a vu le Legh II, le bateau de 9,5 mètres de Vito Dumas, l'un des pionniers de la circumnavigation (10) en solitaire à la voile. Respect. Et puis, on y a fait une belle rencontre. De celle qui vous rappelle joyeusement qu'avec certains on a plus que la planète en commun. L'équipage du Pikaïa. Jules, Renan, Gaëlle et Manu. Une tribu française comme la notre. Qui parle la même langue. Vit dans un voilier. Attend aussi pour descendre en Patagonie. Fait des quiches et des fondants au chocolat. Aime les piñatas. Et boit du Gaillac. Des points communs qui nous ont rapproché plus vite que si on se croisait tous les jours à la boulangerie du coin. La magie du voyage qui monte la mayonnaise en deux deux et donne à chaque rencontre un parfum léger et intense à la fois.
Nous sommes lundi 15 juillet 2019 et il est 9h00 du matin à Buenos Aires et tout va bien à bord du Luna Blu.
(1) Des chercheurs ont mis en évidence l'impact de la canicule sur la biodiversité des eaux de la mer Méditerrannée.
(2) Après une interruption de 30 ans, les Japonais ont repris le 1er juillet dernier la chasse commerciale à la baleine, rendue possible par le retrait du Japon de la Commission Baleinière Internationale. Auparavant, ils observaient plus ou moins l'interdiction. Ce retrait peut malgré tout permettre de mieux sanctuariser certaines zones.
(3) De nombreux indiens de Patagonie adoptaient cette technique utilisée notamment pour la pêche.
(4) Un couple de gérants d'un Super U de la région de Lyon a été récemment remercié par l'enseigne après avoir fait circuler sur les réseaux sociaux des photos prises en Afrique aux côtés de ses trophées de chasse.
(5) Mafalda, célèbre héroïne de BD imaginée par l'auteur argentin Quino.
(6) Buenos Aires s'affiche ville verte sur ses containers à déchets.
(7) La avenida 9 de Julio est qualifiée de plus large avenue du monde avec ses 2x9 voies sur 125 mètres de large. On peut s'y prendre en photo devant les lettres majuscules B et A de plusieurs mètres de haut, entièrement végétalisées.
(8) La réserva ecologica Costanera Sur a été aménagée sur un terrain gagné sur La Plata il y a plus de 20 ans par comblement avec les décombres de démolitions entrepris en ville. Sur 350 hectares, on peut y observer de nombreuses espèces animales et notamment des oiseaux migrateurs.
(9) Avant que ce territoire s'urbanise complètement, il était réputé pour être une zone d'habitat du jaguar ; el Tigre a donné son nom au delta fluvial situé entre le Paraná et La Plata et à une commune dans la banlieue de BA.
(10) Tour du monde en solitaire à la voile réalisé dans les années 42-43. Le voilier est exposé au Musée naval de la nation de Tigre qui accueille également une impressionnante collection de maquettes de bateaux.


Dimanche 7 juillet 2019 (#27).
Cette nuit j'ai rêvé que le Luna Blu s'enfonçait sous mes yeux, dans les eaux épaisses de La Plata. Touché coulé. Fini. Adieu le 47.7 (1). J'hésite sur l'interprétation. Vivre son désir de rupture produirait-il aussi du refoulé ? La fourmi qui siffle la fin de la partie à la cigale ? A moins que ce ne soit la vague de froid polaire (2) qui sème le trouble dans mon petit esprit.
Car ici, pendant que certains de nos compatriotes rêvaient d'un grand bol d'air frais, on s'est amusé à faire du brouillard avec notre souffle à l'intérieur du Luna Blu. Un stage d'entrainement au mode refuge, avant la Patagonie. Quand les cristaux de givre fleuriront sur les hublots, on allumera le chauffage. Enfin, quand on en aura trouvé un. Et qu'on l'aura installé (3). En espérant qu'il nous restera d'ici là un peu de gaz (4) pour faire chuchotter la cocotte. Sinon nous serons condamnés aux parillas de chorizo, morcilla, chinchulín y riñon (5) de Ruben et à ses papas fritas. Une expérience sensorielle dont on sort forcément grandi.
Les voiliers ne sont pas faits pour rester dans les ports. Moi non plus. Car dans une ville de 3 millions d'habitants et un yacht club quiché entre La Brioche dorée et le Pain quotidien (6), c'est plus compliqué de vivre qu'au mouillage dans la brousse africaine. Plus cher et moins chaleureux aussi. Pas étonnant que dans le courant d'air de la calle Florida (7), le rire de Tafa, un Sénégalais emmitouflé au pays des empañadas, arrête quelques instants nos pas. Un rire éclatant et franc qui me ramène en quelques secondes huit mois auparavant, sur la route de l'école de Moundé (8). Là où les enfants oublient de remettre leurs chaussures quand ils sont appelées au tableau. Des images d'une Afrique simple et généreuse dont le souvenir suffit à me rechauffer et à me faire oublier mes petits tracas de ménagère angoissée. Un bout de planète attachant où rien n'est rose mais qui a le mérite de continuer à m'interroger sur la mienne. Celle avec laquelle j'ai voulu prendre de la distance il y a un an déjà. Celle qui me rattrappe des fois et un peu ici dans les beaux quartiers de Buenos Aires. Et qui ravive curieusement au son du bandoneon la flamme de l'Afrique à la hauteur de mes rendez-vous manqués en Uruguay. Une déception que j'aurais sans doute bien aimée engloutir plus rapidement dans les fonds de La Plata.
Nous sommes dimanche 7 juillet 2019 et il est 18h42 à Buenos Aires et tout va bien à bord du Luna Blu.
(1) Le Luna Blu est un First 47,7 Bénéteau. 47 pieds soit 14,5 mètres de long.
(2) Buenos Aires vient de vivre ses jours les plus froids de l'année. Un SDF est mort et la ville a fait ouvrir une salle pour héberger ceux qui vivent dans les rues.
(3) Equiper le Luna Blu d'un système de chauffage pour la Patagonie s'avère beaucoup plus compliqué que nous le pensions. Actuellement nous recherchons toujours le meilleur compromis coût/performances. Au port, nous sommes chauffés à l'électricité.
(4) Jusqu'à présent nous avions réussi à recharger nos bouteilles de gaz de 3 litres sans trop de difficultés. Impossible à Buenos Aires. Nous allons devoir changer notre système d'arrivée de gaz. En attendant on a acheté une plaque électrique utilisable au port avec du 220.
(5) Saucisse, boudin noir, intestins et rognons grillés au feu de bois accompagnés de frites fraiches. Si on aime les abats, c'est délicieux.
(6) Deux enseignes, l'une française, l'autre belge présentes à Puerto Madero.
(7) La calle Florida est l'une des rues parmi les plus commerçantes du centre ville de Buenos Aires.
(8) Village du Sine Saloum.

Lundi 1er juillet 2019 (#26).
Il y a toujours un tant mieux pour un tant pis. Et le tant mieux s'est même teinté d'excitation à l'heure de notre départ à 4 heures du matin, de Piriapolis. Un peu comme si on nous demandait de déménager de Lunel pour aller vivre à Londres. Une aventure dans l'aventure. Un imprévu qui balayait tous les autres. Le bruit du moteur du Luna Blu qui résonne toujours comme une promesse. Du vent dans nos voiles alors qu'on en attendait pas ce mois-ci. Une nuit de quarts dans La Plata (1), avec 2 mètres d'eau sous la quille et les lumières du chenal pour se guider dans l'obscurité, à moins d'un mille des cargos chargés du superflux de nos vies.
Et au matin la silhouette de Buenos Aires qui se distingue au loin, plantée dans les eaux plates et couleur chocolat du fleuve qui charrie ses embâcles et les nôtres aussi. Une navigation entre chien et loup, doutes et espoirs, qui nous transporte en moins de 48h vers un nouvel ailleurs. Et qui nous offre une arrivée grande classe, en voilier à Buenos Aires. Une chance qui nous fait du bien. Et l'histoire de notre voyage qui continue de s'écrire. Au lieu de s'enliser. Luna Blu amarré à Puerto Madero (2).
Il y a presque 10 ans, nous avions visité ce quartier où nous ne pensions jamais revenir en voilier. Et nous voilà finalement porteños (3), voisins du Luna Park où Evita a croisé Perón (4). Tant mieux. On regardera les danseurs de tango se réchauffer à l'heure du mate sur la place 25 de Mayo (5). Celle où les madres demandent toujours, tous les jeudis, qu'on leur rendent leurs maris, leurs fils ou leur frères disparus (6). Celle d'où les présidents de la République Argentine s'envolent en hélicoptère pendant que certains de leurs concitoyens improvisent à quelques cuadros (7), un asado sur un bidon rouillé, au milieu des déchets qu'ils ramassent pour survivrent. Une odeur de bife de chorizo (8) sur un accord de Carlos Gardel (9), dans un restaurant surané du vieux quartier de San Telmo (10). Qui contraste avec les larges avenues où se pressent les grosses berlines et les building illuminés 24/24, en mode planète illimitée.
Mais rien de tel pour oublier la bande à Diego, celui qui a battu le rat de El Hierro (11). Et percuter que pour la 8è fois en 9 mois, nous sommes les immigrés d'un nouveau pays grâce au tampon de Francesca, la fonctionnaire qui se lamentait de travailler ce week-end là. Et nous "Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage". Celui de notre vie qui nous réserve beaucoup de tant mieux et quelques tant pis. "Chance ! " moi je dis.
Nous sommes lundi 1er juillet 2019 et il 9h03 à Buenos Aires. Tout va bien à bord du Luna Blu malgré les températures, fraiches pour nous !
(1) La navigation sur le rio de La Plata est une expérience inédite. Il faut imaginer un large fleuve dont on n'aperçoit pas les deux rives, peu profond avec un chenal de 150 mètres environ où circulent des dizaines de cargos. Comme nous n'étions pas autorisés à circuler dans le chenal, nous avons longé les balises et avons remonté doucement le fleuve en surveillant notre sonde et en découvrant un paysage unique ; une eau marron et épaisse qui charrie des plantes vertes aquatiques, des branchages et des morceaux de bois. Et en toile de fond, une mégapole de 13 millions d'habitants.
(2) Puerto Madero est le quartier réhabilité de l'ancien port de BA, un quartier désormais touristique, résidentiel et d'affaires.
(3) Los porteños sont les habitants de BA.
(4) Le Luna Park est une célèbre salle de spectacles où María Eva Duarte a rencontré le général Juan Perón, devenu en 1946, président de la République Argentine.
(5) Date de l'indépendance des pays d'Amérique du Sud.
(6) Les mères de la place du 25 mai continuent de manifester symboliquement tous les jeudis devant la casa rosada, le siège du gouvernement Argentin. Elles ont toutes perdues un mari, un fils ou un frère, disparus durant le régime dictatorial. A la fin des années 70, elles représentaient le seul mouvement d'opposition au régime en place.
(7) En Amérique du Sud, les rues se croisent en angle droit. On compte donc en cuadros.
(8) Morceau de bœuf de choix, le plus souvent grillé au feu de bois.
(9) Carlos Gardel est un chanteur du tango, qui serait né en France, à Toulouse (son lieu de naissance est controversé). Arrivé à BA à l'âge de 3 ans, ce porteños d'adoption a largement contribué à la création et à la diffusion du tango chanté dans le monde.
(10) San Telmo est le quartier des antiquaires de BA. Très touristique mais qui a su garder son charme.
(11) Le rat monté à bord du Luna Blu à La Restinga sur l'île de El Hierro aux Canaries était jusqu'à présent le plus mauvais souvenir de l'équipage. Aujourd'hui il a été déclassé par l'épisode de Piriapolis !
Lundi 24 juin 2019 (#25, 24/06).
"Si vous pensez que l'aventure est dangereuse, essayez la routine. Elle est mortelle." Ces jours derniers, je me suis demandée si Paulo Coelho ne s'était pas un peu trompé et si finalement un p'tit coup de routine ne me ferait pas du bien. Et c'est en regrettant un soir le parquet en chêne massif de notre maison de Bouzigues que j'ai pensé que l'aventure avait aussi ses limites. Quand elle devient ennuyeuse à son tour. Autant rester chez soi au chaud dans ses tongues. En même temps, je ne savais pas comment j'allais pouvoir écrire sur Piriapolis, un billet par semaine pendant 3 mois. Ca m'a donné du grain à moudre. Uruguay, terre d'inspiration. Ça pourrait s'appeler "l'affaire Corse au pays du mate", "Asterix sans sa potion chez les gauchos " ou encore "Le Breton, la Sarde et l'Uruguayen". Un mauvais film qui nous aura occupés près de trois semaines, avec des rebondissements à n'en plus finir. Un sketch qui a rapidement cessé de nous faire rire pour virer à la prise de tête, l'étape juste avant le cauchemar annoncé. Un artisan local propre sur lui et au bras long qui nous a mis en 2/2 sur le banc des accusés. Pas de devoir. Que des droits. Celui de fixer des tarifs à la tête du client. D'exiger un paiement cash de 580 $US, sans facture. De menacer pour faire plier. De nous coller une plainte pour impayé et diffamation (1) avec dommages et intérêts de 1500 $US et obligation de prendre un avocat pour nous défendre. De nous voler le moteur électrique de notre guindeau chez un autre artisan.
Bref, quand on a commencé à se dire que la baston nous pendait au prochain carrefour ou qu'on allait peut-être retrouver le Luna Blu carbonisé au retour du marché, on a agité le drapeau Français. Et, et... Romuald (2) est arrivé. Sans cheval, ni grand chapeau. Mais plutôt pressé de nous aider. En une semaine, il a fait le tour de la question et nous a proposé plusieurs scénario. Comme on n'avait pas fait 10 000 km pour faire de la gestion de crise, on a enfilé nos bottes et nos cirés et on mis le moteur en marche. C'était l'option liberté. Mais avant de s'exfiltrer en Argentine, on a porté plainte pour vol. Question d'équité.
Je n'ai pas eu le temps dire au revoir à mes amis les lobos, ni de tester la piscine municipale. Je n'irai plus au marché du samedi matin et Gabriel ne courra jamais dans la cour de l'école de Piriapolis. Jean-Luc a fait une croix sur le moteur de son guindeau et nous sommes revenus à la case départ pour bon nombre de réparations (3). Juan Andres, Eliana, Pilar, Juana et Titito (4) ne viendront pas dormir sur le Luna Blu et nous n'irons pas observer les baleines franches avec Rodrigo Garcia (5). Tant pis. Ils étaient déjà élevés au rang de nos plus belles rencontres. L'important c'était que l'aventure, celle que nous avons choisie, reprenne. Et à 7 heures, sur le pont du Luna Blu, en regardant s'éloigner Piriapolis dans les lumières du lever du soleil, elle s'est effectivement rappelée à moi.
Nous sommes lundi 24 juin 2019 et il est 8h56. Nous sommes amarrés depuis samedi dans le port de Buenos Aires.

(1) L'artisan a déposé une plainte chez un conciliateur pour impayé et diffamation. En sachant qu'il n'était pas au départ notre interlocuteur premier, que le prix avait été multiplié par 3, qu'il ne nous a jamais adressé de facture et que nous n'avons pas pris livraison de la pièce en aluminium commandée à un autre artisan. A deux reprises, il nous a envoyé des menaces par whatsapp de saisie du voilier. Il a fini par aller récupérer un moteur électrique qui nous appartenait et qui était en réparation chez un autre artisan. Ce vol nous a permis de porter plainte contre lui. A l'heure qu'il est nous ne savons pas si nous récupérerons le moteur d'une valeur de 500 €.
(2) Romuald Chapuy est le Consul honoraire de France de la zone de Piriapolis. Nous avons fait appel à lui ainsi qu'à l'Ambassade de France pour être conseillés et soutenus dans nos différentes démarches pour nous défendre. Merci à eux pour leur disponibilité et leur accompagnement qui nous ont permis de prendre les bonnes décisions.
(3) Nous devions rester plusieurs mois dans le port de Piriapolis pour préparer le voilier à naviguer en Patagonie. Cela impliquait plusieurs réparations et installations. A ce jour, le rail de mat a été changé par Jean-Luc. Mais il reste encore à réparer le moteur du guindeau (équipement qui sert à actionner l'ancre). Celui qui a été volé était neuf. Mais il est tombé en panne et la marque LOFRANS comme le revendeur ORANGE MARINE ne proposent pas de garantie. A 10 000 km en même temps, ça devient très compliqué de faire jouer une garantie car peu d'équipementiers ont des revendeurs aussi loin. Il faut le savoir quand on part en grande navigation. Heureusement, nous avions un moteur de rechange à bord mais il nous faut l'adapter avec cette fameuse pièce en aluminium que nous avons voulu faire fabriquer par un tourneur fraiseur à Piriapolis. L'objet de tous nos ennuis !
A noter que le guideau est un équipement de sécurité obligatoire à bord, utile au mouillage et en cas de panne de moteur du voilier. Il nous reste aussi à installer un chauffage et isoler le voilier pour la Patagonie. Et pour cela, nous devons trouver un autre port pour nous accueillir car celui de Buenos Aires n'est pas adapté et le tarif de la nuité est trop élevé pour notre équipage (40 € la nuit environ).
(4) Une famille rencontrée dans les premiers jours de notre arrivée en Uruguay qui nous avait invités dans sa maison pour le week-end. Lire le billet #17.
(5) Rodrigo Garcia est le responsable de l'Organisme de conservation des cétacés (OCC), une association qui oeuvre notamment pour la préservation des baleines franches, par l'éducation. Nous l'avions rencontré à La Paloma sur le Luna Blu et à son domicile dans le cadre de Planète en Commun. Une très belle rencontre dans une communauté d'esprit qui nous avaient conduit à envisager une sortie en mer ensemble pour aller observer les baleines et finaliser une nouvelle chronique sur le travail de l'OCC. Cette navigation est aujourd'hui compromise. Une chronique sera tout de même réalisée mais sans images des baleines de l'Uruguay.

Dimanche 16 juin 2019 (#24, 16/06)
Après plusieurs jours de ciel bleu, le souffle du vent fait crier de nouveau les drisses (1) qui frappent le mat du Luna Blu et la pluie battante nous oblige à rester enfermés dans le voilier. J'aime ces moments. Dans le ventre protecteur du Luna Blu. Sans doute aussi parce qu'ils me rappellent les temps de navigation. Seuls sur l'Océan. Coupés du monde mais pas de la vie. Dans l'instant. Dans le présent. Loin des bruits de la civilisation. De ses doutes et de ses espoirs. De ses exploits et de ses atermoiements.
Ces derniers jours ont été tristes. Pour la 3è fois depuis notre départ, nous avons perdu un être cher. Partir c'est aussi vivre la mort de ceux qu'on aime à distance. Sans être présent au dernier voyage. Sans pouvoir serrer dans nos bras ceux qui restent. Une absence qui donne à la perte une autre dimension. Comme elle donne à mes relations amicales ou familiales un autre relief. Quelques mois seulement après notre départ, j'ai réalisé qu'il me serait plus aisé de traverser l'Atlantique que d'être loin de mes proches durant plusieurs mois. Et que cette difficulté faisait que je n'étais pas faite pour vivre à des milliers de kilomètres. Et 9 mois après, j'ai curieusement l'impression d'avoir gardé le lien, pour conjurer la distance. J'ai aussi souvent pensé à ceux qui avait quitté le quai avec pour seuls instruments, une carte, un compas, une règle de Cras (2), une gomme et un crayon gris et pour lesquels le mot partir prenait un autre sens. Depuis on a inventé, entre autre, le GPS et Whatsapp. Ça permet aux aventuriers de paquet de Bonux (3) comme moi de se jeter à l'eau. Sans ça je serais restée devant France ô et aurais continué à cotiser tranquillement pour ma retraite. Aller au bout de ses rêves n'a pas toujours que du bon.
Cette semaine, on n'arrête pas le progrès, on a même communiqué avec une famille française du groupe Whatsapp Sailing SA 2019 (4). Des français esseulés comme nous sur la côte Est peu fréquentée de l'Amérique du Sud et qui rêvent de mouiller (5) au pied des glaciers de la Terre de feux pour envoyer la photo via Whatsapp, Instagram et Facebook à tous leurs amis. Avec un peu de chance, vu la densité du groupe, on pourra recréer une petite cité internationale dans les canaux de Patagonie, comme ici à Piriapolis. Une sorte de quartier des voiliers étrangers où l'on passe de l'ex-RDA à la France pour aller en Australie via l'Argentine puis la Hollande avec un petit stop chez nos amis suisses. On a accepté aussi un anglaise (6). La planète en commun. Avec toutefois un fort turn over, une communauté en chassant une autre. Autant dire qu'il faut profiter de son voisin de ponton dès qu'il met le pied sur le quai, sans attendre le lendemain. Un condensé de relation qui nous fait monter dans le train plus vite que de coutume pour ne rien regretter le jour où on détache l'amarre du taquet (7).
Nous sommes le dimanche 16 juin 2019 et il est 10h52. Il pleut depuis plus de 24h et Piriapolis n'a plus d'électricité depuis ce matin. On a remis donc notre éolienne en marche pour s'éclairer. Tout va bien à bord.
(1) : nom de la corde qui sert à hisser une voile.
(2) : règle qui permet de calculer un cap.
(3) : marque de lessive.
(4) : jeter l'ancre.
(5) : groupe de navigateurs candidats à la Patagonie en 2019.
(6) : nous avons rencontrés depuis plus d'un mois à Piriapolis toutes ces nationalités, outre les Urugayens.
(7) : taquet d'amarrage sur les voiliers et les pontons.

Dimanche 9 juin 2019 (#23, 09/06)
Comme on dit, la vie n'est pas un rio tranquille. Et de ce côté là s'il y avait un fleuve dont il fallait se méfier c'est bien celui aux eaux sombres de La Plata (1). Nous on se croyait pénards dans notre quartiers des étrangers, à compter les pingouins (2) nouvellement arrivés, qui slalomment insouciants, au milieu des bouteilles en plastique. On s'imaginait passer inaperçus comme les Journées mondiales de l'environnement et de l'Océan. Fondus dans les couleurs du port régulièrement baigné par la lumière du coucher du soleil. En fait on nous a vu arriver avec notre mate sous le bras, comme un toubab (3) dans les rues poussiéreuses de Dakar. Confondant voilier et aspirateur à dollars, lequel manque à notre inventaire. Bref, on nous a généreusement fait un prix d'ami. Un supplément de bienvenu en Uruguay dont on se serait bien passé pour ne garder que ceux qui nous ont fait plaisir. Nobody's perfect. Sur un bateau, comme ailleurs, ce qui marche un jour ne marche pas toujours. Et de ce côté là à bord du Luna Blu on est à la limite de la magie noire. Ou de l'obsolescence programmée. Un cycle sans fin dans lequel une panne en chasse une autre rendant le problème assez relatif, voire banal. Comme s'il y avait toujours une petite panne qui migeotait sur le feu. Un p'tit problème à régler pour nous sortir de notre love boat. Et même si on avait avec nous un voilier entier de spare (4), 10 contre 1 qu'on aurait besoin d'un bon tourneur pour nous refaire une pièce à bord. A Buzios, Pierre un suisse exilé au Brésil, nous avait refait un roulement de barre pour quelques Reals. A La Paloma, Juan Andrès, notre ami uruguyen, nous avait aidé à réparer l'éolienne pour une poignée de pesos. Une communauté d'adjuvents rencontrés tout au long de notre parcours qui transforment presque les impasses techniques en bons souvenirs. Des Saint-Bernard qui nous laissent espérer que quasi rien n'est impossible et qu'on peut toujours être sauvé pour peu qu'on s'en donne un peu la peine. Si seulement. A Piriapolis c'est notre guindeau qui nous a lachés. Et de Funès qui nous a pris pour des corniauds, avec son tarif special Américains. Tourdumondistes plein aux as qui ne comptent ni leurs pannes, ni leur argent. Doux naïfs avec leur planète en commun. On lui a dit qu'il avait vu la vierge.
Nous sommes dimanche 9 juin 2019 et il est 8h08 à Piriapolis et tout va bien pour l'instant à bord.
(1) Piriapolis se situe sur le Rio de La Plata, un fleuve frontière entre l'Uruguay et l'Argentine qui marque profondément l'histoire de ces deux pays.
(2) Depuis une semaine des pingouins de Magellan que l'on retrouve aussi en Patagonie nagent dans le Rio de La Plata jusque dans le port.
(3) Toubab est le nom donné au Tout blanc au Sénégal.
(4) de rechange.

Mardi 4 juin 2019 (#22, 04/06)
Sur le Luna Blu ce soir, on lit Un hivernage dans les glaces (1), histoire de se mettre dans le bain si j'ose dire. En même temps, question hivernage, on commence à être au top. Jean-Luc ne quitte plus son bleu de travail et dort avec sa trousse à outils. Et de mon côté, en ce début de mois de juin, j'ai hiverné mes maillots de bain, la soupe est sur le feu, les bouillottes sont prêtes et je regrette de ne pas avoir embarqué un complet Damart. Bon mais avant de planter le drapeau de Planète en commun sur le phare du bout du monde (3) et de poser fièrement au pied des glaciers, il va s'écouler quelques mois. J'aurai le temps de nous tricoter une garde robe en laine de capybara et de nous fabriquer des bottes en peau de lobo. Et on sera de nouveau raccord côté météo avec la saison du ski. Un peu d'ordre ne nuit pas. Car à quelques jours de la fin de l'année scolaire sur le Luna Blu, avec mon pull et mon bonnet marins, j'ai plus envie d'une complète (4) que d'une glace.
Mercredi, Gabriel m'a remis la médaille de la meilleure des maîtresses. Une haute distinction à laquelle je ne m'attendais pas et qui m'a prise un peu au dépourvu. Si j'avais su j'aurai préparé un petit discours et on aurait chanté La Marseillaise avant le mate. Et Peter et Richard auraient encore dit que le Français loupe rarement une occasion de la ramener. Pas faux. En même temps être désignée meilleure des maîtresses, ça se fête. Surtout quand on apprend sur le tas, par 35° dans le carré ou 20° de gîte dans le cockpit, avec la sueur qui dégouline dans le décolleté ou le petit déjeuner au bord des lèvres. Oui, la maîtresse a été souvent en maillot de bain cette année mais elle aurait été plus habillée que ses questionnements n'auraient pas été moins profonds. Et mes discussions avec Jean-Luc pas moins vives. Et si cette expérience reste riche d'enseignements, j'ai rêvé certains matins de déposer Gabriel à la porte de l'école pour le récupérer à 18h, sans avoir douté un seul instant au cours de la journée des capacités de la maîtresse à faire le job.
Porter l'entière responsabilité de l'instruction de mon enfant m'a des fois empêché de profiter de la piscine. Mon Everest à moi. Et je repense souvent à cette maman navigatrice rencontrée à Sal au Cap Vert qui faisait école quand sa fille le demandait, considérant que cette tranche de vie autour du monde en famille, était un apprentissage en soi. Il leur arrivait donc de sortir le cahier de math vers 22h. Et de remplir leurs journées par les richesses qu'offre la planète. Géographie, sciences de la vie in vivo, cultures et langues étrangères à volonté. Mais la rupture d'avec ce qu'on connait et ce qui nous rassure est un exercice difficile. Plus facile à dire qu'à mettre en pratique même quand on a déjà quitté le quai. Et me concernant l'école de la République m'a appris bien plus que lire, écrire et compter. Elle a été un phare, sur lequel j'ai longtemps tiré mon embarcation. Et sans doute a-t-elle continué de nous apprendre à tous les 3 depuis notre départ. A notre fête de l'école sur le Luna Blu ce week-end, on boira du chocolat chaud et on mangera des churros, avec une pensée pour les maîtresses et les maîtres d'école qui terminent l'année avec le sentiment du travail accompli.
Il est mardi 4 juin et il est 15h15 à Piriapolis quand je termine ce billet. 4° ce matin au thermomètre.
(1) Jules Vernes dans Les voyages extraordinaires
(2) de rechange
(3) roman de Jules Vernes
(4) galette complète


Mardi 28 mai 2019
Décidément, la France et l'Europe ne cessent ces derniers temps de battre des records. Et il va bientôt falloir peut-être songer à remballer le drapeau français qui flotte fièrement sur le Luna Blu si on veut continuer de vivre paisiblement à Piriapolis. Ou sortir nos perruques. Faudrait pas qu'on viennent nous demander des conseils sur notre grandeur. Sans la décadence. Car après le jour du dépassement, on a continué dans la foulée à repousser les limites de l'impossible. A quand le jour d'après ? Celui où la glace envahit l'hémisphère Nord. Il parait que ça nous pend au nez (1). Et là comme dirait Gabriel, on fera moins nos malins ! Mais bon, après nous le déluge, comme on dit ! On peut pas régler tous les problèmes à la fois surtout quand on s'en rajoute.
Heureusement, l'exil en Amérique du Sud est une valeur sûre. Et ici en Uruguay, pendant que Jean Monnet se retournait dans sa tombe, on a pu célébrer loin de l'agitation du vieux monde, la fête des mères avec nos voisins de ponton, face à l'Océan Atlantique. Autour d'un asado uruguayen, façon auberge espagnole, un allemand, un australien, une anglo-néerlandaise francophone et leur adorable petite Eva et les Tollemer. Et shit le brexit, on a parlé anglais. On n'a pas refait le monde. Trop compliqué en ce moment. On s'est contenté d'être ensemble, tout simplement. C'était déjà énorme. Une pause dans la pause, histoire de continuer à sentir le souffle de la liberté sur nos visages et d'espérer qu'Eva, Gabriel et tous les autres réussissent à entretenir à leur tour, cette petite flamme. Celle qui m'a bien aidée à larguer les amarres un lundi matin de septembre pour vivre mon rêve à moi. Celle qui me porte même quand j'oublie qu'elle est là. Celle que d'autres m'ont transmise comme on passe un flambeau, des fois au prix de leur vie. Respect. Une liberté aussi vitale pour moi que l'eau que je bois et l'air que je respire sans laquelle je ne me sens pas du bon côté de l'histoire. Car comme dit Jaquot (2), "La vie s'étiole si on la met en cage". Mais bon, on s'éloigne avec tout ça de la planète qu'on asphixie et nous avec.
Nous sommes mardi 28 mai 2019 et il est 12h33 à Piriapolis où brille un beau soleil.
(1) La fin du Gulf Stream, un courant océanique qui régule les températures de l'hémisphère Nord est en marche. En cause : le réchauffement climatique.
(2) Jacques Higelin.

Lundi 20 mai 2019
A Piriapolis comme à ailleurs, l'aventure ne se rencontre pas en traversant la rue. Il va falloir s'y faire. C'est à la fois rassurant et un brin angoissant de se dire que l'hiver va passer ainsi, à manger des empañadas en regardant les lobos dormir. Parce qu'ici il n'y a plus guère que Desirless qui cause voyage au bien nommé supermarché El Dorado. Nous, désolé, on a raccroché. Maintenant on est fiché immigrés. Et à Piriapolis-les-Flots, on fait moins nos malins.
Du coup j'ai proposé à Jean-Luc de se mettre au mate (1) (se prononce matÉ en espagnol), parce que le shit (2) c'est un cran au-dessus en terme d'intégration pour nous. A lui le thermos (1), à moi la bombilla (1). Matin, midi et soir et plus si nécessaire. Sur la plage, dans le bus, au marché, chez le coiffeur et quand j'irai chercher Gabriel à l'école. On se baladera comme les locaux avec notre mate à la main et notre thermos sous le bras. Ça peut paraître encombrant comme ça mais les bénéfices semblent tellement supérieurs à ce léger désagrément que j'ai envie d'essayer. Une pause mate presque sacrée. Tout arrêter pour prendre mon mate. Assis sur un banc au soleil, face à l'Océan, à regarder Gabriel grimper sur les rochers. En tailleur par terre, quand on aura des potes, à refaire le monde. Sur la digue, en amoureux, les jambes dans le vide, à regarder le coucher de soleil. Un mate et la terre peut s'écrouler. Un mate sinon rien ! Clooney peut se rhabiller. En plus il paraît que c'est bon pour le transit.
Bon mais en attendant d'acquérir le kit healty du parfait urugayen, on s'est mise à la Patricia (3). Ça facilite moins vite notre intégration mais entre étrangers, ça n'a pas d'importance. Et puis ici, les bouteilles sont consignées. Le mate pas remboursé. Avec Peter, par exemple, notre voisin de ponton allemand, entre européens immigrés, on se comprend. Pas besoin du maté. Ce berlinois retraité qui a quitté son pays comme nous il y a quelques mois, se retrouve seul à bord car son épouse trop sujette au mal de mer, a renoncé à une partie de leur voyage. Plutôt réservé au premier contact, il a accepté cette semaine de partager notre cassoulet à la saucisse de vache et aux haricots brésiliens, arrosé d'un cabernet-sauvignon urugayen. Nous, on lui a réclamé la fameuse currywurst mit kartoffeln (4). Il est revenu avec du poisson acheté local et un kit de maté. Un train d'avance sur les Français.
Nous sommes lundi 20 mai 2020 et il est 11h05. Une tempête est annoncée à partir de 15h mais on est bien amarré. Tout va bien à bord.

(1) "Le vrai Uruguayen emporte partout son mate avec lui". Parole d'Urugayen. Le mate est une infusion Guaranis, préparée avec des feuilles de yerba mate, une espèce amazonienne proche du houx. Le mate désigne à la fois l'herbe qui va infuser et le récipient qui la contient. Un bol sur pieds, de différente contenance et qui peut être en plastique, en bois ou en métal. Le mate s'aspire avec une bombilla, une paille en métal qui se termine par une cueillère avec un filtre pour tasser l'herbe puis la filtrer. Faire et boire le mate en Uruguay est un véritable rituel auquel s'adonnent les jeunes générations comme les plus âgées. Le mate peut se boire seul mais c'est aussi un acte social et convivial car le même bol à mate tourne à l'intérieur d'un même groupe. Cette boisson est aussi répandue en Argentine, au Paraguay et dans le sud Brésil.
(2) L'Uruguay a légalisé la vente et la production de cannabis en 2014, en plaçant la chaîne de production sous l'autorité de l'Etat.
(3) Marque de bière urugayenne. En Uruguay, les bouteilles de bière et certaines bouteilles de vin sont consignées. En revanche, nous n'avons pas trouvé de containers pour le recyclage du verre et le tri des déchets, bien qu'affiché, ne semble pas respecté.
(4) Plat allemand. Saucisse accompagnée d'une sauce au curry et de pommes de terre.

Lundi 13 mai 2019
Aujourd'hui un jeune uruguayen m'a demandé en quelle langue je parlais et j'ai failli lui répondre : je viens de France, tu sais ce pays européen dont tes parents ont peut être une gravure dans leur salon mais qui avant hier avait déjà consommé la planète pour l'année. Mais bon, j'ai renoncé. Trop difficile à expliquer dans mon espagnol laborieux. Je me suis contenté d'un "francès" avec un large sourire, en pensant : merci pour le crédit mais vous ne devriez pas, même au nom de Louis IV, du siècle des lumières et de Notre Dame.
Et puis alors qu'on se dirigeait vers la réserve des animaux d'Uruguay en voie d'extinction, j'ai repensé à Ibay, Salif, Seydou, Roxy et tous les potes du Saloum (1), ceux qui roulent en charrette et qui n'ont pas d'électricité dans leur maison et qui rêvent d'Europe, tellement fort que certains s'y brulent les ailes. Une Europe qui brille pour eux. Moins pour nous. Une Europe où la vie peut être à la fois plus confortable et plus cruelle aussi, surtout pour eux. Une Europe qui veut rester un exemple pour le reste du monde mais qui peine à changer de braquet comme dirait le beau Flavio (2). Le jour du dépassement (3), j'aurais voulu dire aux lobos qu'on allait réussir à sauver leur peau, que dans 50 ans, ils seraient toujours là en train de chauffer leur corps gras et flasque au soleil tandis que les pêcheurs du dimanche, en enfilade sur les quais de Piriapolis, rempliraient leur seau de poissons. Et puis non. Renoncé aussi.
Plus si sûr de moi sur le coup. SOS terriens en détresse. C'est comme ça qu'on aurait dû appeler Planète en Commun. C'était moins positif mais moins naïf en même temps. Plus réaliste aussi. Et peut être que des extraterrestres auraient pitié de nous et nous viendraient en aide. Car qui peut sauver notre peau à nous ? Las. A Punta del Este (4), la ville fantôme de la côte Uruguayenne où chaque année tous les habitants désertent leur barre d'immeubles en attendant que l'hiver se passe, j'ai fini par comprendre la signification de cette main (5) à demi ensevellie dans le sable et devant laquelle à défaut d'autre chose nous avons posé, en bons touristes. Un appel à l'aide. Un geste de détresse. Un adieu désespéré. Bon mais j'aurais pu aussi vous parler des yeux placide du capybara qui prolifère en Uruguay. Un énorme cochon d'Inde qui peut peser jusqu'à 50 kg. Avec son gros museau et ses poils de sanglier, il pourrait être repoussant mais non, c'est un gentil nounours qui broute en couinant comme son cousin des Indes. Un p'tit bruit rassurant, presqu'apaisant qui nous rebooste pour sauver quelques espèces sur cette planète et nous avec. Il parait qu'il est aussi bon à manger.
Nous sommes lundi 13 mai 2019 et il est 16h33 dans le port de Piriapolis et tout va bien à bord du Luna Blu.
(1) Saloum : région du Sénégal où l'équipage du Luna Blu a passé 15 jours en novembre 2018.
(2) Flavio Canto : médaillé olympique de judo brésilien rencontré par l'équipage du Luna Blu en mars dernier. Il est le président de l'Institut Reaçao qui contribue à l'insertion sociale de jeunes des favelas de Rio, par le sport.
(3) Le 10 mai 2019, les 512 millions d’habitants de l’Union européenne avaient déjà consommé les ressources fournies par la Terre (nourriture, fibres et matériaux). Ce jour symbolique a été calculé par le WWF en partenariat avec le Global Footprint Network.
(4) Punta del Este : avec Barra, c'est LA station balnéaire de l'Uruguay. Caractéristiques : du béton, des immeubles et une ville vidée de ses habitants à la basse saison. On n'a pas aimé !
(5) La Mano (la main) ou El Manotazo del ahogado (la main du noyé) est une sculpture de l'artiste chilien Mario Irrazábal, visible sur la playa Brava.

Mardi 7 mai 2019
Hier, le bruit d'une mobylette mal tunée m'a interpelée en même temps qu'il agressait mes oreilles. J'y ai vu ou plutôt entendu le signe d'un retour à une vie plus sédentaire, après plus de 7 mois d'une itinérance dont mes plus beaux souvenirs sont aussi ceux que la mer va généreusement me laisser. Une expérience intime. Un échange franc du collier, sans fard ni paillette. Un face à face entre elle et moi, les yeux dans les yeux. Son immensité et ma fragilité. Sa puissance et mes faiblesses. Ses colères et mon humilité. Sa sérénité et mon plaisir. Sa beauté et ma richesse. Une relation sensible, quasi animale qui me ramène simplement à ce que je suis. Un être vivant parmi les autres. Pas grand chose en fait à l'échelle de la planète.
Hier, le grognement des lobos marineros (1) qui se prélassent à l'année sur les quais du port de Piriapolis est le seul reste d'animalité que j'ai recensé autour de nous. Car ça y est, notre monture a trouvé son écurie pour passer l'hiver austral. Le Luna Blu est solidement attaché et ne peux plus s'évader pour quelques chevauchées sauvages. L'échappée belle a momentanément raccroché et nous aussi. Terminus avant Patagonie. Tout le monde descend !
Ca tombe bien. Piriapolis ça sonne pas vraiment destination de vacances. Et bientôt, grâce à Gustavo qui a mis en vente tout le foncier constructible du coin, il n'y aura plus un arbre sur la côte. Tout ça pour ça. Jamais contents ces français ! Mais c'est bien ici que nous allons poser nos valises, sans doute plusieurs mois pour regarder passer les dépressions et les baleines franches de Rodrigo (2). Ici sans doute que les membres de notre trio H24 depuis 233 jours vont se décoller un peu. Ici que Gabriel va reprendre le chemin de l'école, celle où les enfants se bousculent dans la cour de récréation et oublient qu'ils ont des parents. Ici que nous allons peut-être travailler pour renflouer la caisse car à terre comme en mer, l'amour et l'eau fraiche ne suffisent pas. Les mardis soir, on se fera un de Funès avec Gabriel après une milanese (3) purée et le week-end un asado avec Juan-Andrès, Eliana et les enfants ou Roro et Jojo.
Bon, on a bien aussi 2, 3 bricoles à faire sur la diligence avant d'attaquer les 40è. Un rail de mât à changer, un chauffage à installer, un guindeau (4) à réparer. Et j'ai 6 mois pour apprendre par cœur le petit manuel du "comment rester zen en mer en toutes circonstances". Utile, quand on mouillera dans une cala pleine de rochers, au milieu des glaçons et de nul part. Et quand j'irai avec Gabriel, amarrer le Luna Blu à terre pendant que Jean-Luc sera à la manette des gaz (5). Bref notre hiver austral s'annonce plutôt sympa. Juste envie de demander conseils aux lobos pour savoir comment ils font pour rester cool à Piriapolis. Il paraît que certains s'invitent à l'occasion, à bord des voiliers.
Nous sommes mardi 7 mai et il est 22h51 sur le Luna Blu amarré dans le port de Piriapolis.
(1) Les lobos marineros (en français, loups marins) sont des lions de mer. Au port de Piriapolis, on est un peu chez eux. Imposants, peu farouches, pas méchants et très nonchalants.
(2) Rodrigo Garcia Pingaro est le directeur passionné de l'Organisation de Conservation des Cétacés de La Paloma. Nous l'avons accueilli à bord du Luna Blu la semaine dernière pour un premier échange sur l'action de l'OCC qui a notamment recensé une centaine de baleines franches visibles le long des côtes urugayennes, entre juillet et octobre.
(3) L'escalope milanese ou escalope de veau ou de poulet panée est un plat italien importé par les immigrés en Uruguay. Très répandue au menu.
(4) Le gaindeau est l'équipement qui permet de remonter l'ancre.
(5) Amarrage aux arbres ou aux rochers conseillés dans les canaux de Patagonie afin de sécuriser le voilier. Il nécessite d'aller en annexe à la rame à terre, "frapper" l'amarre.


Mardi 30 avril 2019
"Si tu oses, tu gagnes." Cette petite maxime que nous a récemment confiée Jojo et Roro, un couple de tourdumondiste français retraité et installé à La Paloma, me trotte dans la tête. Question audace, il y a longtemps que le plus petit pays d'Amérique du Sud, quiché entre le géant Brésilien et le mastodonte Argentin, n'a plus rien à apprendre à l'ancien monde. Et nous l'avons vérifié.
Sur les dunes de Cabo Polonio (1) comme dans la pampa uruguyennes, il souffle un petit vent de liberté, juste ce qu'il faut pour se tenir droit et affronter debout l'existence même ou surtout quand elle est un peu rude, comme le gaucho son béret noir sur le front, perché sur son caballo qui dirige sans lever le petit doigt son troupeau. Nous, à part oser rouler en réserve avec notre voiture de location dont le passage a sans doute fait tourner la tête d'une ou deux vaches, on n'a pas beaucoup brillé cette semaine par notre audace. Et pourtant, n'en déplaise à Roro et Jojo on a gagné sur toute la ligne. Le jackpot, la barraca ! Car l'Uruguyen, en plus d'être audacieux est généreux et partageur. Bref un mouton ou plutôt une vache à 5 pattes dont on est tombé raide dingue. Et ça c'est à cause de Eliana et Juan Andres, deux audacieux urugayens.
Notre histoire a débuté quelques jours après notre arrivée. On avait déjà noyé nos doutes dans un maxi asado (2) au restaurant du coin, goûté aux empañadas (3) et aux buňelos de algas (4), fait fricasser une livre de crevette de la laguna Rocha (5), arpenté les immenses plages de La Paloma et acheté 100 leçons d'espagnol à Babel (6), quand on a croisé leurs sourires sur le quai du port de La Paloma devant leur petit voilier sans âge. Chance ! Une famille avec 3 enfants qu'on a aussitôt invitée à "tomar una cerveza" (7). Et 24 heures plus tard on a accueilli sur le Luna Blu, Eliana, 34 ans, Juan Andrès, 42 ans, Pilar, 9 ans, Juana, 7 ans et Juan José dit Titito, 3 ans. Et là, pendant que les mômes détruisaient les cabines, on a bu des bières, mangé des chips et fait connaissance. Et ce sont les bâillements de nos enfants qui ont sonné la fin de la soirée vers 23h. Une soirée animée, sans temps mort, avec des éclats de rires et des échanges passionnés sur la voile, le port de La Paloma, les enfants, la politique, les asados, les pamperos, le salaire moyen, la France et l'Uruguay, le travail, les vaches, le voyage, les gauchos, la planète, les riches de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, nos espoirs et nos doutes. Et comme on s'était pas tout dit, Juan Andres et Eliana nous ont proposé de venir manger un asado, chez eux dans leur petite maison dans la prairie, à côté de Rocha.
Un premier road trip-camping en Uruguay et 24h de tempête dans le port de La Paloma plus tard, nous fêtions autour du brasero les 80 ans de Casimirio, le papa de Eliana, dans une famille presque la nôtre. Celle qui surveille Romiro, le petit dernier qui joue avec les grands, celle qui vous fait reprendre 3 fois d'un plat parce qu'il faut tout finir, celle qui s'interroge sur le mouvement des gilets jaunes et le montant des fonds collectés pour Notre Dame alors que des enfants n'ont rien à manger, celle qui vous lave votre linge, celle qui vous ouvre sa porte en grand et ses bras aussi et qui pleure en vous disant à bientôt. Un anniversaire comme on en connait tous finalement, un moment précieux et un peu plus pour nous à 10 000 km de notre pays, la tête en bas, avec vue sur la campagne urugayenne.
(1) A notre arrivée en Uruguay, nous avions reconnu les dunes et les petites maisons de Cabo Polonio depuis la mer. Cette semaine, nous avons visité ce site exceptionnel, protégé depuis 2009 : des dunes à perte de vue qui seraient les plus hautes d'Amérique du Sud, accessibles uniquement en buggie, sans voiture, ni eau courante, ni électricité. Elles sont habitées par les descendants de ceux qui les ont découvertes il y a un siècle et ceux qui depuis y ont développé une activité liée au tourisme. Cabo Polonio fait actuellement l'objet d'un plan public de sauvegarde très controversé par les habitants. Cabo Polonio abrite aussi une colonie de lions de mer que l'on peut observer depuis la côte. Grognements et odeurs garantis.
(2) L'asado est le plat national et une institution en Uruguay. Le plus souvent ce sont des morceaux de bœuf, d'agneau, de la saucisse et du boudin et aussi des abats grillés au feu de bois ou cuits au four. En Uruguay, les vaches sont toute l'année dans la pampa.
(3) Chaussons salés à la viande, au poisson, aux crevettes ou à d'autres ingrédients.
(4) Beignets d'algues.
(5) En Uruguay, on trouve plusieurs lagunes d'eau douce dont certaines sont riches en crevettes. Les lagunes sont des sites protégés. Rocha est le nom du département dans lequel se situe La Paloma. C'est aussi le nom de la commune principale. Elle compte plus de 30 000 habitants.
(6) Babel est une application payante d'apprentissage de langues. Idéal pou les débutants ou pour se remettre à à une langue. Indispensable pour pouvoir échanger avec les habitants d'un pays.
(7) Prendre une bière.

Lundi 22 avril 2019
Nos arrivées dans un nouveau port sont toujours pleines de promesses car empreintes d'inconnues. Elles suscitent autant de curiosités que d'excitation, sans doute exacerbées par plusieurs jours de vie en face à face avec la mer. Les silhouettes de Tanger, Dakar, Bahia et Rio, devinées au loin, nous en ont mis plein les yeux et les narines aussi. Celle de La Paloma en Uruguay a rapidement fait pchitt comme une vieille bouteille de soda éventée. Une rencontre qui n'a pas eu lieu. Enfin pas tout de suite.
Car toutes les histoires ne débutent pas par un coup de foudre. Isabelle et Ariel, deux navigateurs français rencontrés à Bahia et qui ont passé deux hivers à La Paloma entre trois saisons en Patagonie, nous en avaient pourtant fait l'article début février. Du coup, on s'y voyait déjà parcourant les plaines du pays des gauchos, sirotant notre maté (1) et caressant le flanc des otaries. Finis la vaste jungle brésilienne, ses plate-formes pétrolières et son huile de soja transgénique. A nous les terres préservées.
Bon, mais avant de fouler le laboratoire social de Pépé (2), fallait se le gagner. Jouer à cache cache avec les pamperos (3), apprivoiser les vagues, ne pas laisser le Nord virer Sud (4). Une météo prise de tête qui a tourné au cauchemar pour le capitaine. Pas pour le reste de l'équipage qui a tranquillement vaqué à ses occupations. Heureux les simples d'esprit ! On est arrivé par 20 nœuds de vent dans les hauts fonds de la Playa de Aguavada, secoués par des vagues de 1,5 mètres mais à moins d'un mille de notre Eldorado, on a serré les fesses une dernière fois en révisant nos formules de politesse en espagnol. Assez pour comprendre qu'on allait devoir patienter au mouillage dans le port avant d'avoir une place. Assez pour commencer à déconstruire le mythe de la Paloma. Finalement un port parmi les plus paumés d'Amérique du Sud, sans amarrage adapté au Luna Blu, ni électricité, ni wifi où nous allions passer l'hiver austral le plus terrible de la décennie et risquer de finir dévorés par un troupeau d'otaries affamées.
On était au bord du "ET téléphone maison" à la VHF quand le port nous a enfin autorisés à accoster. Et c'est finalement un principe de réalité assez primaire qui nous a sorti de notre torpeur : le sourire ; celui de nos hôtes Uruguyens. Accueillant, bienveillant et rassurant. Un sourire engageant qui nous tend tous les jours la main. Et en moins d'une semaine depuis notre arrivée á La Paloma, ils sont déjà nombreux à peupler notre nouvel univers. Celui des dunes et des plages, des asados et des empañadas, des perroquets verts et des otaries qui nagent paisiblement dans le petit port de la Paloma.
Nous sommes lundi 22 avril et il est 0h11 à La Paloma.Tout va bien à bord.
(1) infusion d'herbe, véritable institution en Amérique du Sud et notamment en Uruguay
(2) Pepe Mujica à été le 40è président de l'Uryguay de 2010 à 2015
(3) vents soudains et violents rencontrés en Patagonie et jusqu'au Sud Brésil
(4) le vent.

Lundi 15 avril 2019
La semaine dernière nous sommes sortis de notre coquille pour rencontrer des habitants du Brésil. D'aucun diront qu'à quelques jours de quitter le pays de Jaïr, il était temps ! Oui mais l'escargot est long à la détente. Ce qui, en même temps, ne l'a pas empêché de traverser l'Atlantique.
C'est au mouillage devant l'île de Santa Catarina réputée pour ses huitres, alors qu'on s'interrogeait sur l'hypothétique endroit où nous allions pouvoir laisser, sans risque, notre annexe (1) pour débarquer à terre, que nous avons rencontré Sergio. Ce sémillant retraité, jeune propriétaire d'un voilier mouillé à quelques mètres du Luna Blu a lui aussi brisé la glace pour engager la conversation. Plutôt réservé, pas très à l'aise avec l'anglais, il a néanmoins accepté de descendre de son kayak pour monter à bord prendre un café et échanger avec nous. Et là, pour pouvoir se comprendre on a appelé un ami commun, celui qui se met en quatre pour répondre à toutes nos questions et qui, en heures sup défiscalisées, fait aussi le traducteur. Passées les présentations, Sergio s'est proposé de nous aider en nous mettant en relation avec Miguel, lequel Miguel nous attendait une heure plus tard sur la plage pour nous confirmer que notre annexe ne craignait rien, attachée à un poteau à quelques mètres de sa jolie villa. Obrigada Sergio, Miguel et l'ami Google. On allait tout de même pas se faire voler ici notre annexe alors qu'on avait réussi le tour de force de démentir en 3 mois, toutes les cassandres qui se signaient sur les pontons dès qu'on annonçait qu'on mettait cap sur Bahia.
Et deux jours plus tard, c'est dans le carré du Luna Blu, alors qu'un crachin breton avait subitement envahi le sud Brésil et que nous avions ressorti nos couettes pour affronter ce début d'hiver austral, que nous avons retrouvé autour de quelque bières, Sergio, accompagné de Janinini, son épouse, dont le large sourire et le chaleureux abrasso ont confirmé tout le plaisir qu'elle avait à nous rencontrer. Et là pas besoin de Google pour faire le répétiteur. Plaisir partagé. A la rencontre d'une différence teintée de similitudes, quand du Nord au Sud les rêves se rejoignent. Car Janinini, la volubile coiffeuse et Sergio, le discret ex employé de banque, nourrissent tous les deux le projet de partir dans 3 ou 4 ans, en voilier visiter le monde. Traverser l'Atlantique et se rendre en Europe, dans tous ces pays qui font briller leurs yeux. Le voilier a été acheté à Miguel il y a quelques mois et ils sont tous les deux en train d'apprendre à le faire avancer. Demain d'ailleurs ils se rendent sur l'île des Français en face de Santa Catarina et en trouver trois vrais, en chair et en os, sur leur chemin ne peut être qu'un merveilleux présage. Curieux de notre navigation et de notre vie à bord depuis plus de 6 mois, ils nous pressent de mille questions. Google s'en tire pas trop mal. Il joue même avec Gabriel et Janinini une partie de Pokemon. Quelques bières plus tard, on en n'est pas au point de leur demander ce qu'ils pensent de Jaïr mais on amène doucement le sujet de l'environnement sur la table.
Là c'est notre chauffeur Uber qu'il faut remercier. Grâce à lui, on s'est retrouvé il y a 48h dans un endroit incroyable, une espèce de Brico Déco de la bouffe où on peut acheter 50 kg de patates, 10 de farine enrichie en ferments spécial gâteaux mais aussi pain et crèpes, 5 de fromage jaune carré type Gouda du Brésil, 5 de jambon rose carré et aussi plein d'autres produits estampillés du label T(2), celui qui ne nous veux pas de mal. On n'a pas encore vérifié. On a bien fait nos courses dans cet supermarché de gros dont on n'est ressorti comme après une baston en mer, un peu barbouillés. Et c'est cette expérience troublante qu'on se décide à raconter à Janinini et Sergio, pour leur demander s'il y a une alternative ici à ce type de consommation. Là Google commence à montrer des signes de fatigue mais on comprend que si une conscience environnemental existe bien au Brésil, rien n'est fait par le gouvernement pour engager la population sur un autre chemin. Ah bon ? Mais il est tard. Google a dépassé son quota d'heures sup et nos hôtes ont décidé de prendre congés.
Nos adieux résonnent comme une belle promesse ; se retrouver ici dans un an, à notre retour de Patagonie ou en France quand Janinini et Sergio auront à leur tour largué les amarres. En attendant, c'est l'heure pour nous d'un nouveau départ. Et malgré ou à cause de toutes ses zones d'ombre, nous quittons le Brésil avec le désir d'y revenir.
Nous sommes lundi 15 avril 2019 et nous sommes en mer à 45 milles de l'Uruguay.
(1) l'annexe est le petit bateau à moteur et/ou à rames qui permet de débarquer à terre.
(2) Au Brésil, le T dans un triangle jaune apposé sur l'emballage d'un produit alimentaire signale la présence d'OGM. Ces produits sont généralement moins chers que ceux qui n'en contiennent pas. En supermarché, le sucre est l'un des rares produit Bio que l'on trouve. Ils sont plus chers comme en Europe que les produits issus de l'agriculture industrielle dont le Brésil est une tête de pont en Amérique du Sud.

Dimanche 7 avril 2019
On the sea again. Cette semaine, nous avons donc quitté notre petit coin de Paraty pour poursuivre notre descente vers l'Uruguay où nous comptons passer plusieurs mois avant de retrouver une météo clémente pour continuer notre route, direction Ushuaia. Et c'est au mouillage devant l'île de Santa Catarina, notre dernière escale au Brésil, que nous avons fêté notre 200è jour passé à bord du fidèle Luna Blu. 200 jours avec un plancher qui bouge à tel point qu'on a presque oublié comment ça faisait avant. 200 jours avec notre mobil home sur le dos ; une sorte de roulotte amphibie avec terrasse encombrée et vaste piscine chauffée qui va bientôt fermer pour cause d'hiver austral. 200 jours qu'on s'enquille des milles (1) et qu'on voit du pays au frais d'Eole, le fournisseur officiel en énergie de notre 5 pièces de 24 m2.
On a bien fait tourner un peu la bourrique (2) quand le vent nous a laissés en plan et le soleil un peu trop rôtir mais c'était quasiment des cas de force majeure. Si notre dessalinisateur ne nous avait pas fait une crise anticipée d'obsolescence programmée, on aurait pu compter aussi sur la mer pour laisser couler nos robinets. Et si nous étions des rois du moulinet, elle pourrait également nous remplir le frigo en sashimis. D'autres l'ont compris bien avant nous et ont réussi le tour de force de tout pêcher. Petits malins.
Bon mais avec des si, qu'est ce qu'on fait alors pour la planète ? Rien. On vit presque à ses crochets depuis 6 mois et je ne regrette pas nos factures d'électricité. Ni ma tourniquette à vinaigrette. J'ai même compris qu'entendre la nuit le cri de la hyène dans un bolong (3) du Sine Saloum comme on entendrait un chien japper au coin de sa rue, c'était grâce au Luna Blu. Que manger un coucous Chez Bachir à midi et une petite soupe vite faite le soir avec au loin la clameur du muezzine comme dans Oss117, c'était aussi dans l'ordre du possible. Qu'on pouvait grimper en haut du Corco et se faire un Rummy (4) à ses pieds dans le carré, dans la même journée. Retrouver Kunfu Panda et maître Shi Fu dans la baie de tous les Saints. Poser son flacon de vernis à ongles pour courir voir nager les derniers dauphins de la planète à l'étrave (5). Découvrir les formes géométriques et le rythme des batucadas le même jour. Et les grands soirs, laisser chanter Higelin, quand le ciel s'illumine pour se remplir d'étoiles.
Loin mais proche de chez nous à la fois. Une petite boule à neige que je secoue quand j'en ai envie. Une boite à secrets que j'entrouvre parfois. Et une victoire sur mes pires angoisses qui contre toute attente se retrouvent à domicile mais au régime sec, battues froid par cette aventure qui les a pris de court. Alors finalement, qu'est ce qui manque à notre vie d'escargots des mers ? Un soir au bord de la piscine un peu sale de l'une des plus belles baies du monde, Gabriel, Jean-Luc et moi, on s'est interrogé. Nos glaçons pour l'apéro ? Notre douche à volonté ? Le reste du château Playmobil dont seule la tour a été embarquée ? Peu de choses en fait. Mais tellement de visages et le petit nez humide de notre chat.
Nous sommes dimanche 7 avril et il est 21h, heure locale. Nous sommes toujours au mouillage à Jururé, île de Santa Catarina. Ici c'est l'hiver qui va commencer et nous avons ressorti les couvertures!
(1) 4600 milles de parcourus depuis le 17 septembre, soit environ 9000 km (2) autre nom du moteur (3) bras d'eau de mer bordés de mangrove, dans le Sine Saloum (Sénégal). (4) jeu de société (5) partie avant pointue du voilier.


Dimanche 31 mars 2019
Il pleut sur Paraty et même avec un nom pareil, l'ancienne ville coloniale de la Costa Verde n'a pas le même goût. Les larges pavés amenés d'Europe par les portugais sont plus glissants sous mes Havaiana (1), la mer qui monte dégage ses effluves dans les jolies ruelles et les indiens Guaranis ont perdu depuis longtemps leurs sourires devant leurs étals de souvenirs. Il pleut et les façades des maisons bien restaurées paraissent moins colorées et je me demande ce que les murs pourraient me raconter. En savoir plus m'aurait rendu peut-être mon insouciance de touriste.
Mais Paraty gardera ses secrets, bien gardés derrière les portails dorés de ses pousadas (2). On dit que les gens heureux n'ont pas d'histoire. Sans doute que Paraty a voulu oublier la sienne pour se fabriquer une nouvelle identité, plus propre, moins torturé comme ses pavés. Mais on échappe rarement à ce qu'on est.
Il pleut mais cette eau qui coule à flot c'est notre or à nous. Nos allers-retours à la source en libre service sur la plage sont désormais quotidiens. On y remplit nos bidons pour nos lessives, notre vaisselle et notre consommation. On y prend notre douche après la baignade. On y rencontre celles et ceux qui comme nous vivent ici sur leur bateau ; familles, jeunes et retraités, des brésiliens en grande majorité avec lesquels Jean-Luc parvient toujours à échanger dans une langue dont lui lui a le secret, un mélange de français, d'anglais et d'espagnol qui ne se transforme jamais en portugais mais qui a le mérite d'exister. Durant 10 jours, cette source, nous aura suffisamment attirés pour que nous repoussions ces derniers temps notre départ. Elle nous aura rendu joyeux en fait, tels des enfants qui jouent dans le ruisseau ou au bord de la rivière. Un plaisir simple ici, impossible dans le Saloum (3), différent sous ma douche à Bouzigues parce que c'est la nature sans la découverte et sans la nature aussi, comme un CD des bruits de la forêt, sans la forêt. En même temps, trouver une source tous les matins avant de partir au boulot pour prendre sa douche, laver son bol et sa culotte, c'est compliqué.
C'est bien pour ça qu'on est parti. Et la source nous a généreusement donné raison. Il y a autant de voyages que de voyageurs. A Paraty, c'est notre paradis intérieur que nous, nous sommes allés chercher. Le Luna Blu a donné la main à dame nature pour nous y aider. Et puis comme il n'était pas prévu que l'aventure se termine là, on est reparti en écoutant Véro (4) : "rien que de l'eau, de l'eau de pluie, de l'eau de la-haut"...
Nous sommes dimanche 31 mars et il est 18h00, heure locale. Nous sommes au mouillage à Angra dos Reis où nous allons faire demain les formalités de sortie du Brésil. Et tout va bien à bord.
(1) Tongues brésiliennes fabriquées en caoutchouc, fait à partir de la sève de l'hévéa. (2) La pousada désigne au Brésil toute forme d'hébergement. (3) Fleuve sénégalais dans lequel le Luna Blu et son équipage ont passé 15 jours en novembre 2018. (4) Véronique Sanson.

Dimanche 24 mars 2019
La fièvre de Rio retombée, nous avons levé l'ancre direction Ilha Grande, à 200 km environ au Sud ; 193 km2 loués pour la préservation de ses paysages que Robert, Giovanni, Flavio et le Guide du Routard, nous ont chaleureusement recommandé. Avec ses 50 nuances de green, mer comprise, Ilha Grande tient effectivement ses promesses et sa piscine couleur menthe à l'eau est franchement plus accueillante que celle de la baie de Rio ; forcément se baigner dans un grand verre de coca, canette comprise, ca donne moins envie. A Ilha Grande, aux heures de pointe, on est des fois un poil nombreux dans le bassin, c'est un peu bruyant du coup, ca sent parfois l'assado et le brésilien a la manette des gaz facile mais bon, faut pas voir le verre à moitié vide. Ici point de voiture, quelques maisons sur la côte mais pas de quoi la défigurer et carte blanche laissée à dame nature. Ce rayon plantes vertes à faire palir celui de Ikea, devrait son état de grâce à un pénitencier qui jusqu'en 1994 a si on peut dire, sanctuarisé Ilha Grande. Une méthode un peu trash pour préserver ce qui peut encore l'être. Enfin, tout malheur a du bon, comme on dit.
Sans doute nous aussi bien inspirés, c'est à Ilha Grande que nous avons debuté nos grandes manœuvres de récupération d'eau de pluie, à la faveur de quelques beaux orages qui ont transformé notre annexe en réserve d'eau et moi en lavandière, comme au bon vieux temps. Ne dites pas à ma mère que je fais mes lessives à la main, elle me croit en croisière sous les cocotiers.
Bon mais c'est peut être le moment au bout de 6 mois de vie à bord d'un bateau parti à la découverte de la planète, de tomber le masque, de rétablir la vérité vraie, de tordre le cou aux lieux communs des tourdumondistes et de briser les rêves de tous ceux qui nous imaginent la fleur aux dents sur notre voilier. Oui, la vie en mer est bien celle que nous avons choisie mais aussi agréable soit elle, elle ne nous soustrait pas à quelques contraintes, la plus grande étant à mon sens celle de partir avec soi-même. Car si je me suis délestée par nécessité et par désir aussi d'une part matérielle de mon existence, un chausse pied ne permettant pas de rentrer dans un 24m2, même avec terrasse, ce qu'on met dans un 90, j'ai pu difficilement, au moment du départ, me laisser à quai. Il a fallu partir avec l'ensemble. Pas le choix. Et j'ai donc embarqué tel Noé, avec tous mes monstres, les gentils et les méchants, les courageux et les trouillards, les calmes et les excités, les sages et les fous. Ca fait du monde, surtout au début parce qu'on n'a pas l'habitude de les côtoyer de si près. J'ai bien tenté comme à terre de les semer en route, pour ne pas dire autre chose, mais tout ça n'était pas très planète en commun. Bref il a fallu se rendre à l'évidence, partir c'est d'abord vivre 24/24 en tête à tête avec soi et sans aucun doute pour moi le plus grand défi qu'il me faut relever durant ma navigation.
Nous sommes le dimanche 24 mars 2019. Il est 18h, heure locale et nous sommes au mouillage devant la jolie ville de Paraty, sur la Costa Verde.
Dimanche 17 mars 2019
"Au pays de Blue et Perla comme chacun le sait et comme ailleurs dans le monde, tout n'est pas rose. En revanche une chose est certaine, la planète a été carrément généreuse avec le Brésil, côté nature. Elle s'en mord sans doute un peu les doigts aujourd'hui mais c'est comme ça. Au loto du plus bel environnement sur terre, le Brésil a fait carton plein ! Fait un peu chaud maintenant avec le réchauffement climatique mais sinon un vrai petit paradis ! Bon heureusement que l'homme a été là pour mettre un peu d'équité dans tout ca et de ce côté là, on peut évidemment compter sur le nouveau président du pays pour terminer le travail et ramener peut-être le Brésil au rang de la Belgique en terme de biodiversité. Mais comme dit Mathieu qui a fait l'année dernière un bout de chemin avec nous, faut pas confondre Etat et pays ; un principe plein de bon sens que j'ai volontiers adopté et qui autorise tous les espoirs. Et c'est sans doute ce qui m'a plus dans Rio, son espoir. Une ville où tout est possible ; le pire sans doute, qu'on n'aura pas vu mais aussi le meilleur, entre-aperçu. Une ville née avec une cuillère en argent dans la bouche, entre mer et montagne, bleu ciel et vert forêt, qui a fait grandir ses immeubles à l'ombre des pitons rocheux et au bord des plages de sable fin ; où des générations de cariocas se sont fait bronzer sous un parasol à franges en sirotant de l'eau de coco même à Copacabana où la glacière est toujours à la mode. Une ville brillante et pailletée comme son carnaval mais qui a su rester simple comme ce quartier d'Urca où nous avons passé près d'une semaine aussi à l'aise que si nous avions loué dans une modeste station balnéaire avec juste ce qu'il faut de cachet. Une chouette ville, qui, grande classe, vous cède volontiers la place de la vedette, en haut du Corco ou du pao de azucar dans un décor de légende. Une ville amie au contact de laquelle on aimerait rester plus longtemps, histoire de chopper son truc. Une ville généreuse qui a décidé de partager sa succes story avec toi, le temps de ton passage, un peu comme Flavio Canto, ce beau gosse médaillé olympique, qui sur un simple coup de fil, nous a ouvert, royal, les portes du centre olympique du Brésil et applaudi sur un tatami avec la fine fleur du judo brésilien et les enfants des favelas. Une situation un peu folle, comme Rio, ses strass et sa simplicité, sa grandeur et sa modestie. Si Rio nous a gardé plus longtemps, c'est à cause d'une grosse fièvre qui a imposé à notre équipage un nécessaire repos et ralenti notre course. Nous n'en avons pas vu beaucoup plus que le soleil qui se lève et se couche imperturbablement dans cette incroyable baie que les Francais ont bien tenté de ravir aux Portugais, les uns comme les autres "ayant oublié" que cette terre là étaient déjà occupée. Mais ces 4 jours de rab m'ont définitivement conquise et j'ai quitté Rio avec l'espoir peut être un peu trop grand, que des chics filles et des chics types réussissaient ici a sortir du caniveau ceux qui sinon pourraient y rester, même en se tournant tous les jours vers les bras du Corco.
Nous sommes dimanche 17 mars 2019. Il est 17h14 et nous sommes à Ilha Grande, à 200 km au Sud de Rio."

Lundi 4 mars 2019

Les mauvaises langues diront que Planète en commun se peopolise mais que neni ! A Buzios où nous avons fait une escale technique vendredi dernier, c'est l'une des plus ardentes militantes de la cause animale que nous avons croisé sur notre route : Brigitte Bardot. Enfin ; sa statue grandeur nature. Dans les années 60, son passage ici a transformé à jamais le destin de ce petit port de pêche situé à 200 km de Rio environ. Depuis, les commerçants dont les boutiques se sont multipliées le long du littoral, lui disent merci.
Et effectivement on a bien croisé des représentants de l'espèce animale, fraichement débarqué de leur paquebot et nous aussi, on a écouté l'animal qui est en chacun d'entre nous, histoire de donner raison à BB d'avoir créé ce sanctuaire. Surtout Jean-Luc, dont la part d'animalité a pu pleinement s'exprimer à Buzios, à l'occasion du remontage de la barre du Luna Blu. Et moi aussi, j'aurais pu me laisser aller à une séance à l'écoute de mon moi profond, coincée une après-midi sous le poste de barre, la tête sur le verrin de pilote, assise sur le tuyau d'eau et les cuisses enduites de graisses à moteur, mais non ! J'ai su au contraire rester dans la parfaite maitrise de mes émotions pour soutenir mon mari en galère. Et nous sommes finalement venus à bout de cette crise de mécanique embarquée. Belle journée ; je m'en souviendrai de Buzios !
D'autant que avant d'arriver chez Brigitte, on avait déjà arrêté de rire sur le Luna Blu. Ce soir là c'était douceur de poireaux façon Royco ou nouilles chinoises au poulet en poudre ; on se serait presque laissé aller après ce repas frugal à une petite série sur Netflix, histoire d'oublier pourquoi on était là, si justement la mer ne nous avait pas rappelé qu'on ne jouait pas à domicile. Bon on n'a pas cherché à lutter, on l'a laissé prendre les choses en main comme on dit et après nous avoir mis la pâté, elle nous a laissé rejoindre Buzios tranquillement.
On n'a pas été malade vu qu'on avait dîné léger, Gabriel a fini par s'endormir, Jean-Luc a réussi à bloquer son éolienne, Daniel a réfléchi à un menu plus consistant pour le lendemain et Claire et moi avons remercié Jean-Jacques Goldmann d'avoir fait diversion. La suite, vous la connaissez. Et à l'heure où je termine ce billet, c'est la silhouetté de Rio qui se dessine dans le soleil, qui dissipe doucement les souvenirs de ces derniers jours de navigation.
Ici il est 20h47 et nous sommes à 23°022391s et 42°50020338w et on approche de Rio. 

Mardi 26 février 2019

"Bonjour à tous,
Si tu vas à Rio, n'oublie pas de monter là-haut...
Sur le Luna Blu, nous n'avons pas voulu contrarier Luis Mariano et c'est Jean-Luc qui est monté à 21 mètres en haut du mat, à 60 milles (1) seulement de Bahia. Alors oui, on était loin des 700 mètres du Corcovado (2) mais à raison d'une montée au mat tous les 60 miles, on pourrait arriver à Rio bien entraînés. Perso, je préfère finalement contrarier Luis. Quand on monte au mat, c'est qu'on a une bonne raison de le faire et une seule fois nous a suffit à confirmer que le rail qui permet de hisser la Grand voile ne nous mènerait ni à Ushuaïa, ni à Sète si toutefois nous avions des velléités de faire demi-tour. Au mieux, à Rio...
Bon et puis Murphy (3) s'y est mis ensuite et c'est Raymond (4), notre pilote qui s'est syndiqué ; plus de mode vent, seulement un mode compas. En clair, obligés en permanence désormais de régler les voiles du Luna Blu qui va suivre le cap qu'on indique à Raymond et non plus un angle par rapport au vent avec des voiles réglées. Ça peut paraître dingue mais se passer de ce menu service, ce sont des quarts où on ne peut plus fermer l’œil même quelques minutes, encore moins finir son bouquin ou écrire quelques lignes.
Bref, le petit coup de Raymond nous a fait perler quelques gouttes de sueur en plus mais bon au point où nous en étions de la surchauffe par 35° en moyenne depuis un mois, rationnés en eau douce à cause d'un dessalinisateur acheté neuf mais HS au bout de 5 mois, c'est pas ça qui nous a mis KO. Pas
tout de suite. Pas maintenant.
Le jour où tu ne trouves plus de solution à tes problèmes en bateau, il faut songer à rentrer m'a dit Robert, un voisin de ponton à Bahia, ce jour-là bien inspiré. Alors j'ai prié Yemanja (5), en souhaitant qu'elle se souvienne qu'il y a un mois nous nous étions levés à 5h pour faire une queue de 3h sous un soleil de plomb, rien que pour lui remettre nos offrandes. Oui, nos roses étaient fanées et tout Bahia était là mais en même temps nous étions les seuls français du quartier. Pas possible qu'elle nous oublie.
Depuis Raymond a repris du service et nous nous apprêtons, merci Yemandja, à passer une nuit normale à bord, à compter les étoiles et guetter le souffle d'un mammifère marin. Il nous reste bien un petit rail de 21 mètres à démonter, un équipement de remplacement à trouver et à remonter quelque part au Brésil ou ailleurs, mais Carpe Diem, pour l'instant le Luna Blu avance à bonne allure, dans la lumière du soleil qui se couche sur l'Atlantique et ce soir comme sur la Well Fargo & Co (6), il y a des patates au lard au menu. Quand on sait ce que la Well est devenue, tous les espoirs sont permis !
Surtout j'ai arrêté de répéter que la vie en bateau était plus simple que la vie à terre. Elle m'apprend juste à relativiser des situations. C'est une question d'angle de vue comme dirait Jean-Luc et c'est pas Robert qui démentirait.

(1) 1 mille nautique = 1852 mètres
(2) Statut du Christ qui domine la baie de Rio
(3) loi de Murphy, loi des situations qui s'enchaînent
(4) Raymond est le nom donné à notre pilote automatique
(5) Yémanja,  déesse de la mer des Brésiliens, célébrée le 2 février à Bahia
(6) In La Diligence, album bien connu de Lucky Luke et que connait par coeur Gabriel.

Nous sommes mardi 26 février 2019 et il est 21h05 en temps universel.
Nous marchons à 7,7 noeuds
par 18°45 7813 S et 039° 25 8156 W et tout va bien à bord malgré quelques soucis techniques.
A bientôt."


Dimanche 24 février 2019

"Bonjour à tous,
Repris du service après près de 3 semaines passées dans l'écho des batacudas qui résonnent sur les pavés du Pelourinho (1), où l'odeur des acarajés (2) et le gout suave de la caïpirinha (3), sirotée à la terrasse d'un café à la façade colorée, peinent à masquer les origines d'un Brésil où se consument encore les braises de l'Afrique.
Laissé derrière moi Bahia, la silhouette de ses gratte-ciel qui avaient surpris fin janvier notre arrivée de nuit, ses petits vendeurs ambulants, l'Avé Maria carillonnée chaque soir, Yemanjà, la déesse de la mer à qui nous avons confié tous nos vœux, ses montagnes de camaraos (4) séchées et sa célèbre moqueca (5), son architecture abandonnée et ses 3 millions d'habitants dont certains n'ont pas d'autre lit que les trottoirs encrassés de la ville.
Dis au revoir à nos voisins de ponton, Dominique et Didier, l'équipage du Ka Ora qui va poursuivre sa route en direction du Nord, Isabelle et Ariel, deux navigateurs, tombés amoureux fous de la Patagonie et qui ont achevé de nous convaincre qu'il fallait descendre malgré l'adversité climatique, revoir cette terre sauvage qui se mérite.
Quitté le jour de mes 49 ans, cette baie de tous les saints où se disputent les plages de cocotiers et les installations pétrolières dont le bruit de fond n'a pas encore eu raison des habitants de la forêt, toujours promptes à se faire entendre à la tombée de la nuit ou au lever du soleil.
Retrouvé cette nuit la voute céleste réconfortante de notre planète, quelque part entre Bahia et Rio, loin de la folie des hommes et du tumulte de la ville. Presque seule avec la mer, le vent et le Luna Blu et avec la belle illusion de renouer sans un tiret autre chose que du plaisir, un dialogue singulier avec l'essentiel, celui qui me manque souvent à terre et que j'apprécie chaque fois que nous larguons les amarres pour une nouvelle étape de notre voyage.

(1) quartier historique de Bahia
(2) beignet à base de farine de haricots fris dans de l'huile de palme. On n'a pas tous aimé.
(3) on a tous aimé
(4) crevettes
(5) sauce à base de lait de coco et d'huile de palme qui peut accompagner crevettes, crabes, fruits de mer, poissons, légumes...

Nous sommes dimanche 24 février 2019 et il est 12h44 en temps universel. Nous marchons à 3,3 nœuds par 15°43 0988 S et 038° 26 3077 W et tout va bien à bord malgré quelques soucis techniques.
A bientôt."

Samedi 26 janvier 2019

"Bonjour à tous,
Rattrapé les cours de Pilates loupés ces derniers mois. Bien travaillé mes muscles profonds et mon périnée même si j'ai désormais une jambe plus courte que l'autre. Merci la gîte ! Heureusement ce petit épisode de gym intense a pris fin et nous voici de nouveau dans presque l'allégresse d'un bateau confortable auquel le terme de notre transatlantique dans quelques jours, n'est sans doute pas non plus étranger. Vivre à 7 dans un 24m2 en mode manège pendant 15 jours relève aussi du challenge. Notre équipage s'y est collé avec brio et je reste admirative de cette prouesse collective.
Plaisirs retrouvés donc depuis 48h. Dauphins et oiseaux ne s'y sont pas trompés en partageant un peu de leur temps avec notre joyeuse bande. Avant hier, Luna Blu a été cerné par une cinquantaine de dauphins en délire qui ont  accompagné sa course pendant une trentaine de minutes. 3 d'entre eux avaient donné le ton en rejoignant d'un même saut le sillage du voilier. Pour un peu on les entendait
nous dire : "Hé les gars, on est là ! On arrrrrive !" Spectacle autour du bateau qui a scotché comme toujours le petit et les grands. Hier dans la nuit un  piaf, type merle mais il faudra consulter Yann, notre spécialiste des oiseaux  marins pour confirmer cette curieuse hypothèse, s'est posé sur un panneau solaire quelques heures pour se reposer de son voyage à lui. Hier soir, le même, lui ou un autre tournait autour du voilier à l'approche de la nuit et ce matin en prenant mon quart ils étaient deux à papoter sur les filières. Il y a bien eu aussi un thon qui a voulu partager un peu de son temps avec nous mais pour lui ça s'est mal terminé. Mieux pour nous avec un excellent sashimi qui a fait la nique aux traditionnelles lentilles de Jean-Luc.
Et je ne m'étendrai pas sur le fameux rayon vert entraperçu au coucher du soleil hier et ce petit quizz sur le ciel et l'espace orchestré après le repas par notre petit Gabriel qui s'est courageusement risqué à la gestion d'un groupe fort dissipé d'adultes.
Oui notre équipage a bien repris une vie normale à bord et j'ai retrouvé pour ma part tout le plaisir que j'ai à naviguer et que j'ai eu envie de partager en écrivant ces 7 billets. Notre arrivée à Salvador de Bahia est prévue dans 48h.
J'ignore s'il y aura un 8e billet mais qu'importe, voici ce que m'inspire mon séjour prolongé sur l'océan. La mer s'autorise tout, sans complexe. Tous les profils, toutes les facettes, toutes les humeurs, sans prendre de pincettes avec ceux qui la fréquentent. Elle est cash. C'est elle qui mène le jeu. Tantôt clémente, tantôt impitoyable. Toujours indomptable. Se frotter à elle, c'est accepter de vivre des  émotions totalement contradictoires. Et prendre conscience avec humilité que cette nature puissante qui nous échappe nous est supérieure à bien des égards.

Nous sommes samedi 25 janvier 2019 et il est 8h18 en temps universel et je  suis de quart. Nous marchons à 5,9 nœuds par 10°32 6801 S et 035° 27 4136 W et  tout va bien à bord.
A bientôt."

Jeudi 24 janvier 2019

"Bonjour à tous,
Nous sommes repartis hier de Fernando de Noronha,l'île aux dauphins où nous avions posé la pioche il y a 4 jours, au pied d'un piton rocheux distingué au loin non sans penser à ceux qui bien avant nous, ont bravé cet océan avec moins de certitudes.
Nous étions nous aussi tous excités de retrouver la terre après 10 jours et 10 nuits de navigation et quelques 2000 milles nautiques de plus au compteur du fidèle Luna Blu. Encore que de mon côté, j'aurais bien poursuivi l'épopée jusqu'à Salvador quand le vent a fait son grand retour après plusieurs jours d'une infernale disette. Car le cousin du " pot au " était plus retord que jamais et dans la moiteur des tropiques, nous commencions à  devenir plus fous que  ceux qui nous survolaient, à force d'éteindre et de rallumer le moteur.
Oui, j'aurais bien zappé pour la peine Fernando, histoire d'aller au bout de ce secret que l'océan m'avait soufflé ; celui d'avoir réussi grâce à lui à arrêter le temps pour vivre mon présent.
Oui mais Fernando était une escale promise et l'appel de la terre a été plus grand. Et nous sommes donc redevenus ce que nous sommes, des terriens, pousseurs de caddie, buveurs de caipirinha, consommateurs de wifi... et malgré toutes les saveurs du Brésil qui exaltent déjà sur ce petit bout de vert sur le bleu de la mer, je suis arrivée à la conclusion que la terre ne m'avait pas manqué durant ma transatlantique, seulement ceux qui y vivent et je n'ai eu qu'une hâte :poursuivre notre navigation même si sans doute elle n'aurait pas le même goût.
Effectivement ! Nous naviguons depuis 24h au prés. C'est une allure qui fait gîter le voilier. En clair on vit en permanence penché ; au lit, aux chiottes, en faisant la vaisselle, en se lavant, en mangeant, en lisant... Un peu comme si on vivait sur une colline avec un plancher qui l'épouserait mais que en plus on rajouterait un petit mouvement de balancier, histoire de rigoler. Une sorte de manège permanent qu'on ne peut plus arrêter... Qui nous précipite sur les cloisons ou les bras d'un équipier. Qui fait des bleus aussi. Christine, la prof de Pilates du bord dit que ça fait travailler les muscles profonds. Moi je dirais plutôt que ça a le don de me mettre les nerfs en boules et que finalement je ne veux pas être un poisson !

Nous sommes jeudi 24 janvier 2019 et il est 10h33 (impossible cette nuit d'écrire quoi que ce soit vu la gîte !) en temps universel. Nous marchons à 7,7 nœuds par 06°36 0709 S et 033° 15 7771 W et tout va bien à bord.
A bientôt."

Transatlantique

19/22 janvier 2019
Escale à Fernando de Noronha :  archipel brésilien à 350 km des côtes de l’Amérique du Sud.
L'île des dauphins, des requins, des tortues et des frégates, classée réserve naturelle de la biosphère par l'Unesco.


Jeudi 17  janvier 2019

"Bonjour à tous,
On se croyait tiré d'affaire, débarrassé, terminé, derrière nous, plié le gentil "pot au" en 2/2 mais que néni ! Nous avons rencontré son cousin moins de 24h plus tard et nous voilà scotchés dans l'Atlantique depuis plus de 24h, sans un pet d'air, dans une pétole d'un autre monde qui a fini d'agiter nos voiles et commence à jouer avec nos nerfs.
Et comme on a la tête à l'envers depuis hier, il nous en faut peu pour perdre le nord. Ce dernier a en effet disparu de nos écrans à 10h56 TU très exactement et nous avons fêté comme il se doit ce passage dans l'hémisphère sud à la voile.
Pour l'occasion Gabriel et P'tit Mousse, la mascotte de son école, avaient revêtu le costume de Neptune. Tout habillé de blanc, trident en main et couronne sur la tête, il ressemblait à un petit ange gracieux, joyeux et facétieux avec ses belles et longues boucles d'enfant qui n'a pas vu de coiffeur depuis 4 mois.
Neptune, bon prince, a ensuite prêté son costume aux adultes, histoire d'immortaliser cet événement qui m'a rendue heureuse. S'en ai suivi la traditionnelle remise des diplômes du passage de l'équateur par le capitaine à tous les membres de l'équipage et quelques bulles offertes à l'océan, à Eole qui depuis doit cuver, au Luna Blu, notre fidèle compagnon et à nos gosiers que la séance photo largement commentée avait asséchés.
Bref, hier comme tous les jours qui l'ont précédé depuis notre départ, on ne s'est pas ennuyé sur le Luna Blu. D'autant que la pétole a tout de même du bon car elle nous a permis d'apercevoir un groupe majestueux de dauphins qui nageaient au loin et un beau poisson de plus d'un mètre qui a suivi le voilier pendant quelques minutes, le temps de jouer à nous faire peur sur la détermination de son espèce qui à ce jour reste inconnue. Et puis il y a eu la baignade et la douche chaudes sur la plage arrière, les lessives qui font ressembler les filières du Luna Blu à un balcon napolitain, les parties de jeu de famille dans le carré pendant les grains et Robert Smith un soir à fond dans la cockpit. Les voisins n'ont pas moufté.
Nous pensions au départ faire escale ce soir à Fernando de Noronha, petite île brésilienne à moins de 1000 milles environ de Salvador de Bahia, notre destination finale. Vu l'état de la mer, on n'y sera jamais ce soir. Mais pas de panique, nous avons encore de l'eau, de la nourriture, du carburant, un peu de patience et d'humilité pour continuer de vivre la mer qui nous rappelle que c'est elle qui fixe les règles et que nous devons savoir nous adapter.

Nous sommes jeudi 17 janvier 2019 (4 mois aujourd'hui que nous avons quitté Sète) et il est 7h12 en temps universel. Nous marchons à 3,8 nœuds (au moteur car pas de vent) par 01°07 5034 S et 031° 51 9435 W et tout va bien à bord.
A bientôt."


Mardi 15  janvier 2019

"Bonjour à tous,
Il est 2h15 en temps universel à bord du Luna Blu, soit 1h18 pour nous qui sommes toujours à l'heure du Cap vert et je viens de prendre la relève de Siegfried pour 2 heures de quart. Comme toutes les nuits depuis notre départ, l'équipage se relaie de 21h à 7h du matin, par tranche de 2h pour assurer une veille extérieure à 360°, contrôler que le vent reste constant et réveiller Jean-Luc si la situation l'exige. Depuis notre départ pour la transatlantique, les quarts sont globalement peu animés. Comme dirait Jean-Luc, la route est large, si large que nous n'avons croisé pour l'instant que 3 autres bateaux type cargo. Côté manœuvre, les alizés nous ont assuré pour l'instant un secteur de vent si régulier qu'une seule fois une partie de l'équipage a été mise à contribution dans la nuit étoilée, pour tomber le spi car le vent montait. Un grand ramdam pour ceux qui dormaient et quelques sueurs pour ceux sortis de leur torpeur.
Mes plus beaux souvenirs de lecture sont sans doute ceux que j'ai vécu en quart de nuit. J'avoue que lire en traversant l'Atlantique de nuit est un plaisir rare qui vient s'ajouter aux autres, enfermés dans ma boîte à souvenirs.
Mais cette nuit, le ciel est tout noir et la lune dont le quartier forme à l'approche de l'hémisphère sud un joli sourire s'en est allée comme les étoiles.
Je n'ai plus de batterie sur mon portable transformé en liseuse, pour poursuivre "Rouge Brésil", pas envie non plus de replonger dans "20 milles lieux sous les mer" et malgré la chaleur et la moiteur de l'air presque insupportable à l'intérieur du voilier, j'ai décidé d'écrire tout en allant jeter un œil de temps en temps à l'extérieur, histoire de vérifier qu'il n'y a pas foule.
Comme Forest Gump, j'ai bien envie de dire qu'une transatlantique c'est comme une boîte de chocolats ; on ne sait jamais sur lequel on va tomber.
Avant-hier et hier, elle nous a en tous les cas une nouvelle fois réservé de belles surprises. Le Luna Blu a d'abord croisé sur sa route une dorade coryphène qui préparé à la tahitienne par Jean-Luc et Christine a fait hier à midi notre régal. Juste avant ce bon repas, l'océan dans un grand élan de générosité nous a offert une douche de 30 minutes qui nous a tous fait oublier nos pauvres bouteilles de 1,5 litres ! Un inespéré et opportun "Ocean-douche", comme dans les publicités, qui nous a tous vu courir chercher notre shampoing pour profiter de cette eau de pluie providentielle et à profusion. Pour Gabriel et moi, c'était jours de douche et ça tombait bien et même si je maintiens qu'il est possible de se doucher avec 1,5 litres d'eau, corps et cheveux, un adulte et un enfant de 6 ans, je confirme qu'il est bon aussi d'avoir un peu, beaucoup, plus. D'ailleurs à la fin, on a du mal à fermer le robinet.
Si le Capitaine Haddock faisait partie de l'équipage, mais Dieu merci nous avons déjà Jean-Luc, il nous traiterait sans doute de marin d'eau douce, d'autant plus que c'est sans doute cet épisode tee-shirt mouillé qui marquera notre passage du pot au noir, désormais derrière nous. Un pot au noir qui a montré au Luna Blu et à son équipage son meilleur profil et que nous remercions vivement pour sa clémence à notre égard.

Nous sommes mardi 15 janvier et il est 2h15 en temps universel. Nous marchons à 6,4 nœuds par 02°36 5994 N et 030° 51 0518 W et tout va bien à bord.
A bientôt."


Dimanche 13 janvier 2019

"Bonjour à tous,
Le voilier Luna Blu avance à bonne allure, sous spi, depuis hier dans la zone perturbée du pot au noir, redoutée par tous les marins pour son absence de vent. Pour l'instant, notre équipage profite à l'inverse de conditions très clémentes qui l'autorisent une vie à bord quasi normale, seulement balancée par le mouvement du voilier sur les vagues.
Hier Jean-Luc et moi avons au petit matin pêché un poisson. Cette espèce inconnue par notre duo de néophytes a été illico confiée aux mains expertes de Nathalie, le cordon bleu du bord, laquelle s'est empressée de le tailler et de le dépecer pour le transformer en ceviche. Nous l'avons dégusté à midi accompagnée d'un verre de vin blanc, entrée suivie par de véritables croque-monsieurs réalisés avec brio malgré des moyens peu adaptés. La veille il y avait eu la tortilla de Siegfried et la tarte aux pommes de Jean-Luc et Gabriel. A quand la poularde et autre rot ?
Hier à la nuit tombée, "j'ai sorti les poubelles" comme à la maison. En claquettes sur le pont de mon voilier, j'ai pris un instant après avoir déposé le sac de déchets dans le coffre avant, pour admirer le reflet de la lune et des étoiles sur cet océan dont on oublierait presque la présence, tant il s'est fait discret jusqu'à maintenant. La lune d'ici m'a souri et je me suis pincée pour être certaine de ne pas rêver.
Après le pot au noir, l'équipage se prépare au passage dans 48 h environ, de l'hémisphère sud que tous marins doit fêter. Gabriel pourrait revêtir la toge et le trident de Neptune et le capitaine remettre à chacun un diplôme. Mais ça, c'est une autre histoire que je vous raconterai la prochaine fois.

Nous sommes dimanche 13 janvier et il est 8h12 en temps universel. Nous marchons à 7 nœuds par 06°44 6400 N et 029° 46 8828 W et tout va bien à bord.
A bientôt."

Vendredi 11 janvier 2019
 
"Bonjour à tous,
Le temps s'écoule lentement à bord du voilier Luna Blu qui trace vaillamment dans les vagues de l'Atlantique depuis maintenant presque 3 jours. Déjà 421 milles nautique au compteur (près de 800 km) depuis notre départ de Mindello.
Nos journée sont rythmées par l'heure de nos quarts de nuit qui déterminent ensuite nos heures de réveil successifs, la préparation et la prise des repas, le check du voilier intérieur et extérieur, la tombée de la nuit qui nous oblige à dîner tôt afin que le bateau soit rangé et plongé dans la plus grande obscurité pour assurer une veille efficace à la seul lueur des étoiles et de la lune.
Mercredi en fin de journée nous avons largué avec succès la balise ARGO confiée par Voiles sans frontière à Planète en Commun. Luna Blu et son équipage ont ainsi rejoint la centaine de bateaux français, petits et grands, qui chaque année participent a à ce programme international d'observation des océans en larguant sur une zone déterminée, un flotteur autonome qui mesure la température et la salinité de la couche supérieure des océans. Avec une hauteur de près de 2 mètres, un poids d'environ de 20 kg et un protocole de largage précis à respecter, la mise à l'eau nous a tous bien occupés pendant une bonne demi-heure !
Hier de courageux impudiques en maillots de bain ont pris leur douche dans le cockpit en présence du reste de l'équipage. J'ai préféré pour ma part, sans dépasser le litre et demi d'eau douce autorisée par jour, le cabinet de toilette et battu mon record en parvenant à me laver, corps et cheveux, ainsi que Gabriel avec une seule bouteille ! A méditer à la maison sous sa douche...
Gabriel semble bien s'adapter à cette vie simple, avec pour horizon la mer à 360°. Il s'est trouvé des nouveaux compagnons de jeux dans l'équipage. Je le soupçonne d'arguer du mal de mer pour mettre fin aux séances de calculs dont il ne rafolle pas mais nous parvenons tous les deux à poursuivre la
classe tous les matins, assis en tailleur dans le cockpit et balancés par le roulis du bateau.
Un mammifère marin a croisé hier la route du Luna Blu mais n'a guère laissé entrevoir que la gerbe d'eau déplacée par son poids. En revanche, nous rencontrons maintenant depuis plus de 24h, des nappes d'algues sargasses.

Nous sommes vendredi 11 janvier et il est 10h02 en temps universel. Nous marchons à 7 nœuds par 10°37 5171 N et 028° 23 2153 W et tout va bien à
bord.
A bientôt."


Mercredi 9 janvier 2019

"Bonjour à tous,
Nous avons quitté comme convenu hier vers 15h30 heure locale, les pontons de la marina de Mindelo où nous avons passé la fin d'année avec plusieurs amis, venus nous rejoindre ; des moments d'amitié très appréciées alors que nous avons quitté la France et nos proches depuis bientôt 4 mois.
Les préparatifs de la transat ont été un peu longs et fastidieux. J'ai eu l'impression de passer mes journées à faire des courses puis à les ranger même si cette tâche essentielle pour un équipage qui part pour 3 semaines de mer, a été partagée avec le reste des personnes qui vont vivre la transatlantique avec nous, Christine, Suzanne, Nathalie et Siegfried.
Et puis nous sommes partis. C'était un peu banal ce départ finalement au milieu de tous les voiliers de la marina qui comme le notre se préparaient à rejoindre les Caraïbes, la Guyane ou le Brésil. Pas de quoi chopper la grosse tête ! Et c'est seulement à l'heure de l'histoire du soir de Gabriel, alors que nous regardions une carte du monde que j'ai imaginé avec un peu plus d'émotions, le Luna Blu seul au milieu de l'Atlantique pendant 20 jours.
Notre première journée en mer a déjà été marquée par 2 évènements sans gravité mais qui ont bien occupé Jean-Luc et Siegfried. Ils ont du changer en mer une partie du dispositif qui permet de hisser la grand voile après que nous nous soyons rendus compte peu après notre départ qu'il était inopérant.
Nous avons donc navigué jusqu'à ce matin avec le génois seul (voile avant).
Et puis ce matin, Suzanne, destabilisée par le mouvement du voilier, a enfoncé la porte du cabinet de toilette et il a fallu la décoincer. J'ai du ensuite négocier avec Jean-Luc pour qu'il nous laisse la porte car il voulait installer un rideau à la place pour éviter ce type d'incident. Nous avons donc toujours une porte à nos toilettes !
Nos premiers quarts de nuit se sont bien passés. Pas un bateau en vue dans ce vaste océan et une nuit étoilée au cours de laquelle le Luna Blu a croisé pour la première fois la Croix du Sud.
Nous sommes mercredi 9 janvier et il est 15h34 en temps universel. Nous marchons à 6 nœuds par 15°08375 N et 026° 07 751 et tout va bien à bord.
A bientôt."

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On a tous en commun la planète

Citoyens de la Terre, navigateurs et parents d’un petit garçon, Gabriel, de 6 ans, Jean-Luc et Sandrine ont décidé de témoigner de la richesse de la planète et de ses océans en allant, en voilier, à la rencontre de leurs habitants.
Au travers de ces rencontres, de ce qu’elles vont leur apprendre sur l’état de la planète et les solutions qui sont trouvées par ses habitants, ils veulent en témoigner, et modestement apporter leur contribution à la préservation de notre bien commun.
Périple commencé le 17 septembre 2018 de Sète, il les conduira dans un premier temps en Méditerranée, en Atlantique jusqu’à Ushuaïa ; à bord du voilier Luna Blu, propriété de la société Carbone-free, partenaire pour ses 10 ans d’existence de cette aventure.





15 jours portés par l'Atlantique

Il y a presque 8 mois, l'équipage du Luna Blu traversait l'Atlantique. Retour en images et en 3 épisodes sur cette étape de la navigation Sète-Ushuaia effectuée par Gabriel, Sandrine et Jean-Luc avec Planète en Commun.

Episode #3 : de Fernando de Noronha à Salvador de Bahia



Episode #2 : du passage de l'Equateur à l'archipel de Fernando de Noronha




Episode #1 : de Mindelo au passage de l'Equateur










Petit quizz pour grande navigation (vidéo complète)

Sandrine, Jean-Luc et Gabriel se sont prêtés au jeu des questions/réponses, comme bilan d'étape de leur traversée de Sète vers Ushuaïa.

Voir la vidéo (7'45)

Vidéo réalisé par Christophe Gauthier, Sandrine Locci et Marc Trigueros (et avec l'aide de Laurent Voulzy).