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"Le journal de mes navigations"



   
 
Retrouvez prochainement l'intégrale du "Journal de mes navigations" de Sandrine, ainsi que des billets inédits.

(Ci-dessous, ses 3 derniers billets)


Vendredi 26 juin 2020 (#61)
Un monde à la dérive ?

"Ce n'est qu'après coup qu'on décide de ce qui était du bonheur" (1). Il y a un an, à l'angle des calles (2) Lavalle y Maípu, nous étions les nouveaux spectateurs ébahis des danseurs de tango de Buenos Aires et à l'aube d'une immersion volontaire en terres Argentines qui nous aura conduits des rues de la capitale porteña au canal de Beagle en passant par Humahuaca (3). Parce qu'enfant, regarder mes parents danser le tango me fascinait, j'aimais déjà cette musique sensuelle et vigoureuse que j'avais ensuite recroisée sur mon chemin à Toulouse, l'autre ville de Carlos Gardel (4). Aujourd'hui, le tango m'émeut, définitivement.
Un an plus tard, nous voici à l'entrée du détroit de Gibraltar, loin du pays des gauchos, du maté et des danseurs de tango. La frontière entre la Méditerranée et l'Atlantique s'impose à nous comme une nouvelle étape dans notre voyage. La fin d'une histoire et le début d'une autre, chacune marquée par son lot d'incertitudes, de désirs et de plaisirs. Gabriel est excité. Il en a marre du 360° d'eau salée. La vie d’un jeune navigateur est trépidante et instructive mais rien ne peut remplacer une bonne amitié. Son esprit critique laisse peu de doute sur ce qu'il a su tirer partie de l'aventure mais il est temps pour lui de retrouver une bande de copains. L'excitation n'est pas ce qui caractérise mon état d'esprit, ni celui du capitaine. Le voyage ne nous a pas rendu sages mais c'est justement de sagesse dont il va falloir faire preuve si l'on veut réussir à cultiver à terre tout ce qu'il nous a appris.
Pour l'heure, il est davantage question d'action. A l'entrée de Gibraltar, le vent fraichit au début de la nuit. Dans 20 nœuds, au près et quelques vagues, Raymond peine un peu et Jean-Luc prend la barre (5). Je suis à la carto (6), à l'intérieur du voilier, indiquant à Jean-Luc les écueils à éviter, le fameux banc de Trafalgar où Nelson y est resté (7) et la myriade de cargos qui donne à la zone un petit air de Noël tous les jours de l'année (8). La nuit seulement. Pour gagner Tarifa, nous enchainons quelques virements de bord (9) au milieu des bateaux de pêche qui se sont rajoutés à la fête. A bord, l'ambiance est moins folle, un brin électrique mais rien que du classique. Le capitaine a toujours raison. Des fois j'oublie. Une nuit blanche pour Jean-Luc, quelques heures de sommeil pour son équipière indisciplinée et nous voici dans les vagues courtes de la Méditerranée. Gibraltar est égal à lui-même. Ça pue les hydrocarbures et le cargo à la lumière du jour, c'est plus ça. Mais deux dauphins dans le lever du soleil saluent notre retour en mer connue et le rocher a quand même de la gueule. Plus tard, quand le Luna Blu comme un poisson dans l'eau, mettra cap sur Sète, nous croiserons deux embarcations à la dérive (10). Pas celles, fragiles, de migrants africains qu'on n'est pas tous certains de vouloir secourir, selon les autorités locales par VHS (11). Non, deux énormes baquebots de croisière, sans port, ni passagers. Dans l'attente d'un monde d'après comme avant qui tarde un peu à revenir ? Curieusement, c'est à Chacabuco, la mine chilienne de salpêtre abandonnée (12) que ces bateaux nous ont fait penser et à leur gardien qui comme les capitaines des deux navires ne refuseraient pas un brin de causette. Seuls dans le désert ou sur la mer, gardiens d'un patrimoine historique perdu ou en sursis. Après, on a cessé nos projections et on s'est concentré sur le bleu du ciel.
Nous sommes le vendredi 26 juin 2020 et il est 8h24. Tout va bien à bord du Luna Blu qui file à bonne allure sur Sète.


(1) Citation de Per Olov Enquist, grand auteur suedois qui nous a quitté cette année.
(2) La calle, c'est la rue en espagnol.
(3) Porteña veut dire habitant de Buenos Aires. Nous avons emprunté le canal de Beagle pour gagner Ushuaīa, notre objectif. Humahuaca est une petite ville d'Argentine du Nord située à proximité des frontières Bolivienne et Chilienne. Lire les autres billets sur le road trip.
(4) Carlos Gardel est un grand chanteur de tango né à Toulouse mais les uruguyens disent qu'il est né à Tacuarembó. Ce qui est certain c'est qu'il a grandi à Buenos Aires et qu'il a largement contribué à la création et à la diffusion du tango dans le monde.
(5) Ce n'est pas une nouvelle remise en cause des performances de Raymond, notre pilote automatique. Au près dans un vent fort avec des virements de bord qui s'enchainent, il est plus adapté de prendre la barre.
(6) "Carto" est l'abréviation de cartographie. Etre à la carto, c'est donner au barreur toutes les indications nécessaires visibles sur les instruments de navigation (GPS, cartes sur logiciel et application...) pour les croiser avec ce qu'il voit, se diriger et virer au bon moment.
(7) C'est à Trafalgar que le 21 octobre 1805 la flotte franco-espagnole sous les ordres du vice-amiral Villeneuve est vaincue par la flotte britannique commandée par le vice admiral Nelson. Nelson y perd la vie. Napoléon quant à lui doit renoncer à conquérir le Royaume-Uni.
(8) Le virement de bord est un changement de direction du bateau face au vent.
(9) 300 cargos empruntent chaque jour le détroit de Gibraltar.
(10) Le système d'identification automatique ou AIS identifiait ces navires comme "non maîtres de leur manoeuvre", tous moteurs arrêtés et à la dérive.
(11) Comme à l'aller, nous avons été prévenus par VHS de la position d'un bateau transportant des migrants en nous recommandant de ne pas intervenir.
(12) Lire le billet #37.


Vendredi 19 juin 2020 (#60)
Se souvenir des belles choses (1)

Cette année, j'ai été excusée le jour de la Journée mondiale de  l'environnement. Le 5 juin, l'équipage du Luna Blu a été provisoirement libéré de son ponton de confinement pour être testé au Covid 19 (2).
Après 22 jours de mer à parler à nous même, c'est vrai que le doute  s'installait et comme on dit : quand y'a un doute, y'a pas de doute ! Et pas  le choix. Si on voulait faire autre chose aux Açores que cent pas sur un  vieux ponton, il fallait se laisser faire. En même temps, l'analyse des  bâtonnets que deux gentils spationautes nous ont fourré dans les narines et  la gorge a été entièrement prise en charge par le gouvernement de la Région  Autonome des Açores. Alors pourquoi se priver d'un test qui rassure tout le  monde ? 48 heures plus tard, surprise ! Tous négatifs et autorisés à aller enfin fouler la terre des Açores (3). Trois jours après, c'était la Journée mondiale des océans et devant mon bacalhau (4) et ses petits légumes, je me  suis dit que je n'aurais pas dû prendre du poisson.
Soyons francs, des Açores, nous n'avons rien vu. L'épisode du ponton prisonnier nous a, mine de rien, occupés une dizaine de jours. Il a fallu  aussi attendre que Raymond 2 arrive et soit bien installé (5). Ensuite, nous avons fait nos enfants gâtés en espérant que le soleil se mette à briller.
Au final, on a opté pour une découverte chrono des Açores, côté vins et fromages (6), dans le carré du Luna Blu, ce qui a eu l'avantage de nous rappeler que la vie qui nous attendait aurait quelques compensations. Bref, les Açores auront fait office de sas de décompression avant l'atterrissage.
Parce qu'il arrivera un moment où il faudra bien s'y résoudre. Finir son verre, relever sa tablette, et se souvenir des consignes de sécurité. Dès fois, rien qu'à  l'idée, j'ai peur. si Moitessier était encore vivant je lui demanderais  quelle a été sa technique pour passer des lagons de Polynésie à la piscine
municipale de Vanves (7). Le partage d'expériences est toujours utile. Même  si au fond de moi, je sais que passé le choc de l'atterrissage, il n'y a  qu'à prendre la file et à suivre les flèches pour sortir de l'aéroport. Un truc qu'on sait tous très  bien faire. Mais bon, nous n'en sommes pas encore là. Pour l'heure, le Luna  Blu a repris sa course sur l'océan. Le long des côtes de Sao Miguel (8), trois  cachalots ont croisé son sillage. Raymond 2 pour l'instant se tient à  carreaux. Et le frigo déborde de fromages. Hier j'ai demandé à Gabriel à quoi à cette heure ci, Titito, son copain uruguayen (9) pouvait bien  s'occuper. Un petit jeu auquel moi aussi je m'adonne durant mes quarts. Me
souvenir des belles choses.
Dès fois j'ai peur d'oublier. Et puis non. Je me dis que c'est en moi. En  nous. Pour toujours. Même quand nous prendrons la file.

Nous sommes vendredi 19 juin 2020 et il est 00 heure 30 à bord du Luna Blu  qui navigue en direction de Gibraltar.

(1) "Se souvenir des belles choses" est le titre d'un film de Zabou Breitman (2002)
(2) Arrivés le 28 mai à Ponta Delgada sur l'île de Sao Miguel, notre  équipage a été confiné sur un ponton à part, comme tous les voiliers  étrangers quelles que soient leur provenance et la durée de leur dernière  navigation. Nous avons été testés (négatif) au Covid 19 une semaine après  notre arrivée et avons changé ensuite de marina.
(3) Nous étions parvenus aux Açores le 24 mai.
(4) Le bacalhau, c'est la morue, un plat typique des Açores et de tout le Portugal.
(5) Après mûres réflexions, nous avons décidé de commander un nouveau moteur  électrique pour le pilote automatique, au regard des deux pannes rencontrées  depuis Jacaré,Brésil.
(6) Les Açores sont réputées pour leurs produits du terroir dont leurs  fromages, d'autant plus appréciés que nous en avions été privés depuis un an et demi.
(7) Lire aussi le billet #59.
(8) Sao Miguel et Santa Maria sont les deux iles de l'archipel situées au sud-est.
(9) Il y a un an, nous rencontrions à la Paloma en Uruguay, une famille qui  nous avait généreusement invités à partager un week-end à la campagne, dans  sa maison. Un moment à part et un beau souvenir pour les grands et les  petits raconté dans le billet #17.


Dimanche 31 mai 2020 (#59)
Détours
Grâce à Raymond, notre pilote, on aura vu du pays. Non seulement parce qu'il nous a emmenés jusqu'au Cap Horn mais aussi parce qu'à peine rétabli de son coup de sang transatlantique lors de notre escale à Horta, il s'est remis en arrêt 3 heures après notre départ pour Gibraltar. Nous obligeant à nous dérouter sur l'ile de Sao Miguel (1) pour éviter de mettre en surchauffe le reste de l'équipage, un poil tendu à l'idée de s'enquiller 3000 bornes supplémentaires avec le couple de tendeurs qui commence à se prendre pour Startler et Waldorf (2). Grâce à Raymond donc, on testera un peu plus l'hospitalité des Açoriens qui augure de la douceur de vivre sur cet archipel vert de l'Atlantique, dominé par le volcan Pico. Où en pleine crise sanitaire, on continue d'accueillir avec le sourire, dans un français parfait, les marins pressés de réparer leur pilote, leurs voiles ou leur moteur et d'être livrés de jambon, fromage, et autres tomates et bouteilles de bon vin, petits plaisirs engloutis sur l'Atlantique qui font du bien au palet et à l'âme à l'arrivée (3). Des iles comme El Hierro, Sao Vincente, le Saloum, la Terre de feu ou les Falkland ignorées ou oubliées sur le grand échiquier du monde mais souvent plus actives pour se préserver (4). Comme si l'insularité provoquait une réaction chimique. Grâce à Raymond encore et à l'ingéniosité de mon capitaine de mari, j'ai barré le Luna Blu la fleur aux dents en tirant sur des ficelles avec mes mains et mes pieds, tel Alexandre le bienheureux (5). Pas au point non plus de continuer jusqu'à Sète sans pilote, quand Raymond nous a refait le coup de la panne après notre départ d'Horta, dans 30 noeuds de vent. Et pour éviter d'écrire : "à cause de Raymond, on a divorcé ", on s'est arrêté à Ponta Delgada. Nous voici donc depuis jeudi confinés, à l'heure où la planète rallume les lumières pour rattraper le temps perdu, dans une marina bétonnée où il se pourrait que nous passions quelques heures lentes avant de reprendre notre route (6). Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Il faut revoir ses classiques des fois. Ça évite des détours inutiles. Aux Açores, il bruine depuis hier. Raymond est au plus mal et on hésite à le relever (7). On a sifflé notre avant dernière bouteille de champagne pour l'anniversaire de Jean-Luc. Gabriel fait ses dernières soustractions avant de raccrocher sa deuxième année d'instruction en famille. Et j'actualise mon profil sur Linkedln. Comme dans les dernières pages de Caroline à la mer (8), ça sent méchamment la fin des grandes vacances.
Titouan Lamazou (9) raconte qu'à la fin de sa vie, Moitessier (10) se plaisait à aller faire des longueurs dans une piscine d'une commune minérale de la région parisienne. Les détours m'ont appris à réviser mes positions sur ce que j'ai voulu faire disparaitre de mon existence. Et l'homme comme la femme, est un animal qui a aussi besoin d'être sécurisé. Pas encore mûre pour la piscine d'Antigone mais, à cause de Raymond, l'idée fait doucement son chemin.
Nous sommes dimanche 31 mai 2020 et il est 6h21 à Ponta Delgada, Sao Miguel, Açores. Tout va bien à bord du Luna Blu.

(1) Sao Miguel est la plus grandes des 9 iles qui forment l'archipel des Açores. Ponta Delgada est la capitale de la Région autonome portugaise des Açores. Horta, sur l'ile de Faial où les marins ont pris l'habitude de s'arrêter après avoir traversé l'Atlantique, s'est batie une réputation grâce notamment au passage d'Eric Tabarly.
(2) Il faut regarder le Muppet Show pour retrouver ce célèbre tandem des années 70.
(3) Sur l'ile de Faial où nombre de voiliers arrivent des Caraïbes ou du Sud comme le Luna Blu, les équipages étaient à notre arrivée confinés au mouillage et avitaillés en nourriture. Eau et gasoil étaient possibles à quai. Et un service technique pouvait intervenir à bord en cas de besoin. La marina de Horta et le célèbre Peter Café Spory, fidèles à la tradition, proposaient un accueil chaleureux et efficace. Merci encore à eux pour leur aide. Appréciable après 22 jours de mer pour notre équipage !
(4) Les îles ont été notre terrain de prédilection durant ce voyage : Baléares, Canaries, Sine Saloum, Cap Vert, Fernando de Noronha, baie de tous les Saints, Terre de Feu, Falkland, Açores... Ces petits territoires qui vivent principalement de leurs ressources sont souvent plus volontaires sur les questions de préservation que les pays auxquels ils sont rattachés. Ils constituent de bons exemples dont on devrait davantage savoir s'inspirer.
(5) Film de Yves Robert sortie en 1968 dans lequel Philippe Noiret décide de profiter de la vie en restant dans son lit.
(6) Depuis jeudi dernier, notre équipage est confiné sur le ponton de la marina de Ponta Delgada réservé aux navigateurs étrangers. Malgré l'évolution de la situation sanitaire en Europe, les autorités açoriennes n'autorisent pas les navigateurs étrangers à dépasser les limites du ponton pour l'instant. Y compris ceux qui ont passé 14 jours ou plus, en mer.
(7) Dans un pilote automatique, il y a un moteur et un calculateur. Il semblerait que ce soit le moteur qui pose problème sans que nous ayons la certitude que changer cette pièce est bien la solution pour s'assurer d'avoir un pilote fiable jusqu'à la fin de notre navigation. Un moteur coûte environ 400 euros. Un calculateur, 3500 euros.
(8) La série des Caroline a été écrite et illustrée par Pierre Probst.
(9) Titouan Lamazou est un grand navigateur français, devenu artiste et écrivain.
(10) En 1968, Bernard Moitessier renonce à la victoire de la Golden Globe Challenge pour poursuivre sa navigation et vivre, en être libre. Une légende est née.



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