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"Le journal de mes navigations" (par Sandrine)





Ici, le journal de Sandrine, à bord du Luna Blu, parti le 8 janvier du Cap-Vert en direction du Brésil, puis vers Ushuaia.

Lundi 20 mai 2019
A Piriapolis comme à ailleurs, l'aventure ne se rencontre pas en traversant la rue. Il va falloir s'y faire. C'est à la fois rassurant et un brin angoissant de se dire que l'hiver va passer ainsi, à manger des empañadas en regardant les lobos dormir. Parce qu'ici il n'y a plus guère que Desirless qui cause voyage au bien nommé supermarché El Dorado. Nous, désolé, on a raccroché. Maintenant on est fiché immigrés. Et à Piriapolis-les-Flots, on fait moins nos malins.
Du coup j'ai proposé à Jean-Luc de se mettre au mate (1) (se prononce matÉ en espagnol), parce que le shit (2) c'est un cran au-dessus en terme d'intégration pour nous. A lui le thermos (1), à moi la bombilla (1). Matin, midi et soir et plus si nécessaire. Sur la plage, dans le bus, au marché, chez le coiffeur et quand j'irai chercher Gabriel à l'école. On se baladera comme les locaux avec notre mate à la main et notre thermos sous le bras. Ça peut paraître encombrant comme ça mais les bénéfices semblent tellement supérieurs à ce léger désagrément que j'ai envie d'essayer. Une pause mate presque sacrée. Tout arrêter pour prendre mon mate. Assis sur un banc au soleil, face à l'Océan, à regarder Gabriel grimper sur les rochers. En tailleur par terre, quand on aura des potes, à refaire le monde. Sur la digue, en amoureux, les jambes dans le vide, à regarder le coucher de soleil. Un mate et la terre peut s'écrouler. Un mate sinon rien ! Clooney peut se rhabiller. En plus il paraît que c'est bon pour le transit.
Bon mais en attendant d'acquérir le kit healty du parfait urugayen, on s'est mise à la Patricia (3). Ça facilite moins vite notre intégration mais entre étrangers, ça n'a pas d'importance. Et puis ici, les bouteilles sont consignées. Le mate pas remboursé. Avec Peter, par exemple, notre voisin de ponton allemand, entre européens immigrés, on se comprend. Pas besoin du maté. Ce berlinois retraité qui a quitté son pays comme nous il y a quelques mois, se retrouve seul à bord car son épouse trop sujette au mal de mer, a renoncé à une partie de leur voyage. Plutôt réservé au premier contact, il a accepté cette semaine de partager notre cassoulet à la saucisse de vache et aux haricots brésiliens, arrosé d'un cabernet-sauvignon urugayen. Nous, on lui a réclamé la fameuse currywurst mit kartoffeln (4). Il est revenu avec du poisson acheté local et un kit de maté. Un train d'avance sur les Français.
Nous sommes lundi 20 mai 2020 et il est 11h05. Une tempête est annoncée à partir de 15h mais on est bien amarré. Tout va bien à bord.

(1) "Le vrai Uruguayen emporte partout son mate avec lui". Parole d'Urugayen. Le mate est une infusion Guaranis, préparée avec des feuilles de yerba mate, une espèce amazonienne proche du houx. Le mate désigne à la fois l'herbe qui va infuser et le récipient qui la contient. Un bol sur pieds, de différente contenance et qui peut être en plastique, en bois ou en métal. Le mate s'aspire avec une bombilla, une paille en métal qui se termine par une cueillère avec un filtre pour tasser l'herbe puis la filtrer. Faire et boire le mate en Uruguay est un véritable rituel auquel s'adonnent les jeunes générations comme les plus âgées. Le mate peut se boire seul mais c'est aussi un acte social et convivial car le même bol à mate tourne à l'intérieur d'un même groupe. Cette boisson est aussi répandue en Argentine, au Paraguay et dans le sud Brésil.
(2) L'Uruguay a légalisé la vente et la production de cannabis en 2014, en plaçant la chaîne de production sous l'autorité de l'Etat.
(3) Marque de bière urugayenne. En Uruguay, les bouteilles de bière et certaines bouteilles de vin sont consignées. En revanche, nous n'avons pas trouvé de containers pour le recyclage du verre et le tri des déchets, bien qu'affiché, ne semble pas respecté.
(4) Plat allemand. Saucisse accompagnée d'une sauce au curry et de pommes de terre.

Lundi 13 mai 2019
Aujourd'hui un jeune uruguayen m'a demandé en quelle langue je parlais et j'ai failli lui répondre : je viens de France, tu sais ce pays européen dont tes parents ont peut être une gravure dans leur salon mais qui avant hier avait déjà consommé la planète pour l'année. Mais bon, j'ai renoncé. Trop difficile à expliquer dans mon espagnol laborieux. Je me suis contenté d'un "francès" avec un large sourire, en pensant : merci pour le crédit mais vous ne devriez pas, même au nom de Louis IV, du siècle des lumières et de Notre Dame.
Et puis alors qu'on se dirigeait vers la réserve des animaux d'Uruguay en voie d'extinction, j'ai repensé à Ibay, Salif, Seydou, Roxy et tous les potes du Saloum (1), ceux qui roulent en charrette et qui n'ont pas d'électricité dans leur maison et qui rêvent d'Europe, tellement fort que certains s'y brulent les ailes. Une Europe qui brille pour eux. Moins pour nous. Une Europe où la vie peut être à la fois plus confortable et plus cruelle aussi, surtout pour eux. Une Europe qui veut rester un exemple pour le reste du monde mais qui peine à changer de braquet comme dirait le beau Flavio (2). Le jour du dépassement (3), j'aurais voulu dire aux lobos qu'on allait réussir à sauver leur peau, que dans 50 ans, ils seraient toujours là en train de chauffer leur corps gras et flasque au soleil tandis que les pêcheurs du dimanche, en enfilade sur les quais de Piriapolis, rempliraient leur seau de poissons. Et puis non. Renoncé aussi.
Plus si sûr de moi sur le coup. SOS terriens en détresse. C'est comme ça qu'on aurait dû appeler Planète en Commun. C'était moins positif mais moins naïf en même temps. Plus réaliste aussi. Et peut être que des extraterrestres auraient pitié de nous et nous viendraient en aide. Car qui peut sauver notre peau à nous ? Las. A Punta del Este (4), la ville fantôme de la côte Uruguayenne où chaque année tous les habitants désertent leur barre d'immeubles en attendant que l'hiver se passe, j'ai fini par comprendre la signification de cette main (5) à demi ensevellie dans le sable et devant laquelle à défaut d'autre chose nous avons posé, en bons touristes. Un appel à l'aide. Un geste de détresse. Un adieu désespéré. Bon mais j'aurais pu aussi vous parler des yeux placide du capybara qui prolifère en Uruguay. Un énorme cochon d'Inde qui peut peser jusqu'à 50 kg. Avec son gros museau et ses poils de sanglier, il pourrait être repoussant mais non, c'est un gentil nounours qui broute en couinant comme son cousin des Indes. Un p'tit bruit rassurant, presqu'apaisant qui nous rebooste pour sauver quelques espèces sur cette planète et nous avec. Il parait qu'il est aussi bon à manger.
Nous sommes lundi 13 mai 2019 et il est 16h33 dans le port de Piriapolis et tout va bien à bord du Luna Blu.
(1) Saloum : région du Sénégal où l'équipage du Luna Blu a passé 15 jours en novembre 2018.
(2) Flavio Canto : médaillé olympique de judo brésilien rencontré par l'équipage du Luna Blu en mars dernier. Il est le président de l'Institut Reaçao qui contribue à l'insertion sociale de jeunes des favelas de Rio, par le sport.
(3) Le 10 mai 2019, les 512 millions d’habitants de l’Union européenne avaient déjà consommé les ressources fournies par la Terre (nourriture, fibres et matériaux). Ce jour symbolique a été calculé par le WWF en partenariat avec le Global Footprint Network.
(4) Punta del Este : avec Barra, c'est LA station balnéaire de l'Uruguay. Caractéristiques : du béton, des immeubles et une ville vidée de ses habitants à la basse saison. On n'a pas aimé !
(5) La Mano (la main) ou El Manotazo del ahogado (la main du noyé) est une sculpture de l'artiste chilien Mario Irrazábal, visible sur la playa Brava.

Mardi 7 mai 2019
Hier, le bruit d'une mobylette mal tunée m'a interpelée en même temps qu'il agressait mes oreilles. J'y ai vu ou plutôt entendu le signe d'un retour à une vie plus sédentaire, après plus de 7 mois d'une itinérance dont mes plus beaux souvenirs sont aussi ceux que la mer va généreusement me laisser. Une expérience intime. Un échange franc du collier, sans fard ni paillette. Un face à face entre elle et moi, les yeux dans les yeux. Son immensité et ma fragilité. Sa puissance et mes faiblesses. Ses colères et mon humilité. Sa sérénité et mon plaisir. Sa beauté et ma richesse. Une relation sensible, quasi animale qui me ramène simplement à ce que je suis. Un être vivant parmi les autres. Pas grand chose en fait à l'échelle de la planète.
Hier, le grognement des lobos marineros (1) qui se prélassent à l'année sur les quais du port de Piriapolis est le seul reste d'animalité que j'ai recensé autour de nous. Car ça y est, notre monture a trouvé son écurie pour passer l'hiver austral. Le Luna Blu est solidement attaché et ne peux plus s'évader pour quelques chevauchées sauvages. L'échappée belle a momentanément raccroché et nous aussi. Terminus avant Patagonie. Tout le monde descend !
Ca tombe bien. Piriapolis ça sonne pas vraiment destination de vacances. Et bientôt, grâce à Gustavo qui a mis en vente tout le foncier constructible du coin, il n'y aura plus un arbre sur la côte. Tout ça pour ça. Jamais contents ces français ! Mais c'est bien ici que nous allons poser nos valises, sans doute plusieurs mois pour regarder passer les dépressions et les baleines franches de Rodrigo (2). Ici sans doute que les membres de notre trio H24 depuis 233 jours vont se décoller un peu. Ici que Gabriel va reprendre le chemin de l'école, celle où les enfants se bousculent dans la cour de récréation et oublient qu'ils ont des parents. Ici que nous allons peut-être travailler pour renflouer la caisse car à terre comme en mer, l'amour et l'eau fraiche ne suffisent pas. Les mardis soir, on se fera un de Funès avec Gabriel après une milanese (3) purée et le week-end un asado avec Juan-Andrès, Eliana et les enfants ou Roro et Jojo.
Bon, on a bien aussi 2, 3 bricoles à faire sur la diligence avant d'attaquer les 40è. Un rail de mât à changer, un chauffage à installer, un guindeau (4) à réparer. Et j'ai 6 mois pour apprendre par cœur le petit manuel du "comment rester zen en mer en toutes circonstances". Utile, quand on mouillera dans une cala pleine de rochers, au milieu des glaçons et de nul part. Et quand j'irai avec Gabriel, amarrer le Luna Blu à terre pendant que Jean-Luc sera à la manette des gaz (5). Bref notre hiver austral s'annonce plutôt sympa. Juste envie de demander conseils aux lobos pour savoir comment ils font pour rester cool à Piriapolis. Il paraît que certains s'invitent à l'occasion, à bord des voiliers.
Nous sommes mardi 7 mai et il est 22h51 sur le Luna Blu amarré dans le port de Piriapolis.
(1) Les lobos marineros (en français, loups marins) sont des lions de mer. Au port de Piriapolis, on est un peu chez eux. Imposants, peu farouches, pas méchants et très nonchalants.
(2) Rodrigo Garcia Pingaro est le directeur passionné de l'Organisation de Conservation des Cétacés de La Paloma. Nous l'avons accueilli à bord du Luna Blu la semaine dernière pour un premier échange sur l'action de l'OCC qui a notamment recensé une centaine de baleines franches visibles le long des côtes urugayennes, entre juillet et octobre.
(3) L'escalope milanese ou escalope de veau ou de poulet panée est un plat italien importé par les immigrés en Uruguay. Très répandue au menu.
(4) Le gaindeau est l'équipement qui permet de remonter l'ancre.
(5) Amarrage aux arbres ou aux rochers conseillés dans les canaux de Patagonie afin de sécuriser le voilier. Il nécessite d'aller en annexe à la rame à terre, "frapper" l'amarre.


Mardi 30 avril 2019
"Si tu oses, tu gagnes." Cette petite maxime que nous a récemment confiée Jojo et Roro, un couple de tourdumondiste français retraité et installé à La Paloma, me trotte dans la tête. Question audace, il y a longtemps que le plus petit pays d'Amérique du Sud, quiché entre le géant Brésilien et le mastodonte Argentin, n'a plus rien à apprendre à l'ancien monde. Et nous l'avons vérifié.
Sur les dunes de Cabo Polonio (1) comme dans la pampa uruguyennes, il souffle un petit vent de liberté, juste ce qu'il faut pour se tenir droit et affronter debout l'existence même ou surtout quand elle est un peu rude, comme le gaucho son béret noir sur le front, perché sur son caballo qui dirige sans lever le petit doigt son troupeau. Nous, à part oser rouler en réserve avec notre voiture de location dont le passage a sans doute fait tourner la tête d'une ou deux vaches, on n'a pas beaucoup brillé cette semaine par notre audace. Et pourtant, n'en déplaise à Roro et Jojo on a gagné sur toute la ligne. Le jackpot, la barraca ! Car l'Uruguyen, en plus d'être audacieux est généreux et partageur. Bref un mouton ou plutôt une vache à 5 pattes dont on est tombé raide dingue. Et ça c'est à cause de Eliana et Juan Andres, deux audacieux urugayens.
Notre histoire a débuté quelques jours après notre arrivée. On avait déjà noyé nos doutes dans un maxi asado (2) au restaurant du coin, goûté aux empañadas (3) et aux buňelos de algas (4), fait fricasser une livre de crevette de la laguna Rocha (5), arpenté les immenses plages de La Paloma et acheté 100 leçons d'espagnol à Babel (6), quand on a croisé leurs sourires sur le quai du port de La Paloma devant leur petit voilier sans âge. Chance ! Une famille avec 3 enfants qu'on a aussitôt invitée à "tomar una cerveza" (7). Et 24 heures plus tard on a accueilli sur le Luna Blu, Eliana, 34 ans, Juan Andrès, 42 ans, Pilar, 9 ans, Juana, 7 ans et Juan José dit Titito, 3 ans. Et là, pendant que les mômes détruisaient les cabines, on a bu des bières, mangé des chips et fait connaissance. Et ce sont les bâillements de nos enfants qui ont sonné la fin de la soirée vers 23h. Une soirée animée, sans temps mort, avec des éclats de rires et des échanges passionnés sur la voile, le port de La Paloma, les enfants, la politique, les asados, les pamperos, le salaire moyen, la France et l'Uruguay, le travail, les vaches, le voyage, les gauchos, la planète, les riches de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, nos espoirs et nos doutes. Et comme on s'était pas tout dit, Juan Andres et Eliana nous ont proposé de venir manger un asado, chez eux dans leur petite maison dans la prairie, à côté de Rocha.
Un premier road trip-camping en Uruguay et 24h de tempête dans le port de La Paloma plus tard, nous fêtions autour du brasero les 80 ans de Casimirio, le papa de Eliana, dans une famille presque la nôtre. Celle qui surveille Romiro, le petit dernier qui joue avec les grands, celle qui vous fait reprendre 3 fois d'un plat parce qu'il faut tout finir, celle qui s'interroge sur le mouvement des gilets jaunes et le montant des fonds collectés pour Notre Dame alors que des enfants n'ont rien à manger, celle qui vous lave votre linge, celle qui vous ouvre sa porte en grand et ses bras aussi et qui pleure en vous disant à bientôt. Un anniversaire comme on en connait tous finalement, un moment précieux et un peu plus pour nous à 10 000 km de notre pays, la tête en bas, avec vue sur la campagne urugayenne.
(1) A notre arrivée en Uruguay, nous avions reconnu les dunes et les petites maisons de Cabo Polonio depuis la mer. Cette semaine, nous avons visité ce site exceptionnel, protégé depuis 2009 : des dunes à perte de vue qui seraient les plus hautes d'Amérique du Sud, accessibles uniquement en buggie, sans voiture, ni eau courante, ni électricité. Elles sont habitées par les descendants de ceux qui les ont découvertes il y a un siècle et ceux qui depuis y ont développé une activité liée au tourisme. Cabo Polonio fait actuellement l'objet d'un plan public de sauvegarde très controversé par les habitants. Cabo Polonio abrite aussi une colonie de lions de mer que l'on peut observer depuis la côte. Grognements et odeurs garantis.
(2) L'asado est le plat national et une institution en Uruguay. Le plus souvent ce sont des morceaux de bœuf, d'agneau, de la saucisse et du boudin et aussi des abats grillés au feu de bois ou cuits au four. En Uruguay, les vaches sont toute l'année dans la pampa.
(3) Chaussons salés à la viande, au poisson, aux crevettes ou à d'autres ingrédients.
(4) Beignets d'algues.
(5) En Uruguay, on trouve plusieurs lagunes d'eau douce dont certaines sont riches en crevettes. Les lagunes sont des sites protégés. Rocha est le nom du département dans lequel se situe La Paloma. C'est aussi le nom de la commune principale. Elle compte plus de 30 000 habitants.
(6) Babel est une application payante d'apprentissage de langues. Idéal pou les débutants ou pour se remettre à à une langue. Indispensable pour pouvoir échanger avec les habitants d'un pays.
(7) Prendre une bière.

Lundi 22 avril 2019
Nos arrivées dans un nouveau port sont toujours pleines de promesses car empreintes d'inconnues. Elles suscitent autant de curiosités que d'excitation, sans doute exacerbées par plusieurs jours de vie en face à face avec la mer. Les silhouettes de Tanger, Dakar, Bahia et Rio, devinées au loin, nous en ont mis plein les yeux et les narines aussi. Celle de La Paloma en Uruguay a rapidement fait pchitt comme une vieille bouteille de soda éventée. Une rencontre qui n'a pas eu lieu. Enfin pas tout de suite.
Car toutes les histoires ne débutent pas par un coup de foudre. Isabelle et Ariel, deux navigateurs français rencontrés à Bahia et qui ont passé deux hivers à La Paloma entre trois saisons en Patagonie, nous en avaient pourtant fait l'article début février. Du coup, on s'y voyait déjà parcourant les plaines du pays des gauchos, sirotant notre maté (1) et caressant le flanc des otaries. Finis la vaste jungle brésilienne, ses plate-formes pétrolières et son huile de soja transgénique. A nous les terres préservées.
Bon, mais avant de fouler le laboratoire social de Pépé (2), fallait se le gagner. Jouer à cache cache avec les pamperos (3), apprivoiser les vagues, ne pas laisser le Nord virer Sud (4). Une météo prise de tête qui a tourné au cauchemar pour le capitaine. Pas pour le reste de l'équipage qui a tranquillement vaqué à ses occupations. Heureux les simples d'esprit ! On est arrivé par 20 nœuds de vent dans les hauts fonds de la Playa de Aguavada, secoués par des vagues de 1,5 mètres mais à moins d'un mille de notre Eldorado, on a serré les fesses une dernière fois en révisant nos formules de politesse en espagnol. Assez pour comprendre qu'on allait devoir patienter au mouillage dans le port avant d'avoir une place. Assez pour commencer à déconstruire le mythe de la Paloma. Finalement un port parmi les plus paumés d'Amérique du Sud, sans amarrage adapté au Luna Blu, ni électricité, ni wifi où nous allions passer l'hiver austral le plus terrible de la décennie et risquer de finir dévorés par un troupeau d'otaries affamées.
On était au bord du "ET téléphone maison" à la VHF quand le port nous a enfin autorisés à accoster. Et c'est finalement un principe de réalité assez primaire qui nous a sorti de notre torpeur : le sourire ; celui de nos hôtes Uruguyens. Accueillant, bienveillant et rassurant. Un sourire engageant qui nous tend tous les jours la main. Et en moins d'une semaine depuis notre arrivée á La Paloma, ils sont déjà nombreux à peupler notre nouvel univers. Celui des dunes et des plages, des asados et des empañadas, des perroquets verts et des otaries qui nagent paisiblement dans le petit port de la Paloma.
Nous sommes lundi 22 avril et il est 0h11 à La Paloma.Tout va bien à bord.
(1) infusion d'herbe, véritable institution en Amérique du Sud et notamment en Uruguay
(2) Pepe Mujica à été le 40è président de l'Uryguay de 2010 à 2015
(3) vents soudains et violents rencontrés en Patagonie et jusqu'au Sud Brésil
(4) le vent.

Lundi 15 avril 2019
La semaine dernière nous sommes sortis de notre coquille pour rencontrer des habitants du Brésil. D'aucun diront qu'à quelques jours de quitter le pays de Jaïr, il était temps ! Oui mais l'escargot est long à la détente. Ce qui, en même temps, ne l'a pas empêché de traverser l'Atlantique.
C'est au mouillage devant l'île de Santa Catarina réputée pour ses huitres, alors qu'on s'interrogeait sur l'hypothétique endroit où nous allions pouvoir laisser, sans risque, notre annexe (1) pour débarquer à terre, que nous avons rencontré Sergio. Ce sémillant retraité, jeune propriétaire d'un voilier mouillé à quelques mètres du Luna Blu a lui aussi brisé la glace pour engager la conversation. Plutôt réservé, pas très à l'aise avec l'anglais, il a néanmoins accepté de descendre de son kayak pour monter à bord prendre un café et échanger avec nous. Et là, pour pouvoir se comprendre on a appelé un ami commun, celui qui se met en quatre pour répondre à toutes nos questions et qui, en heures sup défiscalisées, fait aussi le traducteur. Passées les présentations, Sergio s'est proposé de nous aider en nous mettant en relation avec Miguel, lequel Miguel nous attendait une heure plus tard sur la plage pour nous confirmer que notre annexe ne craignait rien, attachée à un poteau à quelques mètres de sa jolie villa. Obrigada Sergio, Miguel et l'ami Google. On allait tout de même pas se faire voler ici notre annexe alors qu'on avait réussi le tour de force de démentir en 3 mois, toutes les cassandres qui se signaient sur les pontons dès qu'on annonçait qu'on mettait cap sur Bahia.
Et deux jours plus tard, c'est dans le carré du Luna Blu, alors qu'un crachin breton avait subitement envahi le sud Brésil et que nous avions ressorti nos couettes pour affronter ce début d'hiver austral, que nous avons retrouvé autour de quelque bières, Sergio, accompagné de Janinini, son épouse, dont le large sourire et le chaleureux abrasso ont confirmé tout le plaisir qu'elle avait à nous rencontrer. Et là pas besoin de Google pour faire le répétiteur. Plaisir partagé. A la rencontre d'une différence teintée de similitudes, quand du Nord au Sud les rêves se rejoignent. Car Janinini, la volubile coiffeuse et Sergio, le discret ex employé de banque, nourrissent tous les deux le projet de partir dans 3 ou 4 ans, en voilier visiter le monde. Traverser l'Atlantique et se rendre en Europe, dans tous ces pays qui font briller leurs yeux. Le voilier a été acheté à Miguel il y a quelques mois et ils sont tous les deux en train d'apprendre à le faire avancer. Demain d'ailleurs ils se rendent sur l'île des Français en face de Santa Catarina et en trouver trois vrais, en chair et en os, sur leur chemin ne peut être qu'un merveilleux présage. Curieux de notre navigation et de notre vie à bord depuis plus de 6 mois, ils nous pressent de mille questions. Google s'en tire pas trop mal. Il joue même avec Gabriel et Janinini une partie de Pokemon. Quelques bières plus tard, on en n'est pas au point de leur demander ce qu'ils pensent de Jaïr mais on amène doucement le sujet de l'environnement sur la table.
Là c'est notre chauffeur Uber qu'il faut remercier. Grâce à lui, on s'est retrouvé il y a 48h dans un endroit incroyable, une espèce de Brico Déco de la bouffe où on peut acheter 50 kg de patates, 10 de farine enrichie en ferments spécial gâteaux mais aussi pain et crèpes, 5 de fromage jaune carré type Gouda du Brésil, 5 de jambon rose carré et aussi plein d'autres produits estampillés du label T(2), celui qui ne nous veux pas de mal. On n'a pas encore vérifié. On a bien fait nos courses dans cet supermarché de gros dont on n'est ressorti comme après une baston en mer, un peu barbouillés. Et c'est cette expérience troublante qu'on se décide à raconter à Janinini et Sergio, pour leur demander s'il y a une alternative ici à ce type de consommation. Là Google commence à montrer des signes de fatigue mais on comprend que si une conscience environnemental existe bien au Brésil, rien n'est fait par le gouvernement pour engager la population sur un autre chemin. Ah bon ? Mais il est tard. Google a dépassé son quota d'heures sup et nos hôtes ont décidé de prendre congés.
Nos adieux résonnent comme une belle promesse ; se retrouver ici dans un an, à notre retour de Patagonie ou en France quand Janinini et Sergio auront à leur tour largué les amarres. En attendant, c'est l'heure pour nous d'un nouveau départ. Et malgré ou à cause de toutes ses zones d'ombre, nous quittons le Brésil avec le désir d'y revenir.
Nous sommes lundi 15 avril 2019 et nous sommes en mer à 45 milles de l'Uruguay.
(1) l'annexe est le petit bateau à moteur et/ou à rames qui permet de débarquer à terre.
(2) Au Brésil, le T dans un triangle jaune apposé sur l'emballage d'un produit alimentaire signale la présence d'OGM. Ces produits sont généralement moins chers que ceux qui n'en contiennent pas. En supermarché, le sucre est l'un des rares produit Bio que l'on trouve. Ils sont plus chers comme en Europe que les produits issus de l'agriculture industrielle dont le Brésil est une tête de pont en Amérique du Sud.

Dimanche 7 avril 2019
On the sea again. Cette semaine, nous avons donc quitté notre petit coin de Paraty pour poursuivre notre descente vers l'Uruguay où nous comptons passer plusieurs mois avant de retrouver une météo clémente pour continuer notre route, direction Ushuaia. Et c'est au mouillage devant l'île de Santa Catarina, notre dernière escale au Brésil, que nous avons fêté notre 200è jour passé à bord du fidèle Luna Blu. 200 jours avec un plancher qui bouge à tel point qu'on a presque oublié comment ça faisait avant. 200 jours avec notre mobil home sur le dos ; une sorte de roulotte amphibie avec terrasse encombrée et vaste piscine chauffée qui va bientôt fermer pour cause d'hiver austral. 200 jours qu'on s'enquille des milles (1) et qu'on voit du pays au frais d'Eole, le fournisseur officiel en énergie de notre 5 pièces de 24 m2.
On a bien fait tourner un peu la bourrique (2) quand le vent nous a laissés en plan et le soleil un peu trop rôtir mais c'était quasiment des cas de force majeure. Si notre dessalinisateur ne nous avait pas fait une crise anticipée d'obsolescence programmée, on aurait pu compter aussi sur la mer pour laisser couler nos robinets. Et si nous étions des rois du moulinet, elle pourrait également nous remplir le frigo en sashimis. D'autres l'ont compris bien avant nous et ont réussi le tour de force de tout pêcher. Petits malins.
Bon mais avec des si, qu'est ce qu'on fait alors pour la planète ? Rien. On vit presque à ses crochets depuis 6 mois et je ne regrette pas nos factures d'électricité. Ni ma tourniquette à vinaigrette. J'ai même compris qu'entendre la nuit le cri de la hyène dans un bolong (3) du Sine Saloum comme on entendrait un chien japper au coin de sa rue, c'était grâce au Luna Blu. Que manger un coucous Chez Bachir à midi et une petite soupe vite faite le soir avec au loin la clameur du muezzine comme dans Oss117, c'était aussi dans l'ordre du possible. Qu'on pouvait grimper en haut du Corco et se faire un Rummy (4) à ses pieds dans le carré, dans la même journée. Retrouver Kunfu Panda et maître Shi Fu dans la baie de tous les Saints. Poser son flacon de vernis à ongles pour courir voir nager les derniers dauphins de la planète à l'étrave (5). Découvrir les formes géométriques et le rythme des batucadas le même jour. Et les grands soirs, laisser chanter Higelin, quand le ciel s'illumine pour se remplir d'étoiles.
Loin mais proche de chez nous à la fois. Une petite boule à neige que je secoue quand j'en ai envie. Une boite à secrets que j'entrouvre parfois. Et une victoire sur mes pires angoisses qui contre toute attente se retrouvent à domicile mais au régime sec, battues froid par cette aventure qui les a pris de court. Alors finalement, qu'est ce qui manque à notre vie d'escargots des mers ? Un soir au bord de la piscine un peu sale de l'une des plus belles baies du monde, Gabriel, Jean-Luc et moi, on s'est interrogé. Nos glaçons pour l'apéro ? Notre douche à volonté ? Le reste du château Playmobil dont seule la tour a été embarquée ? Peu de choses en fait. Mais tellement de visages et le petit nez humide de notre chat.
Nous sommes dimanche 7 avril et il est 21h, heure locale. Nous sommes toujours au mouillage à Jururé, île de Santa Catarina. Ici c'est l'hiver qui va commencer et nous avons ressorti les couvertures!
(1) 4600 milles de parcourus depuis le 17 septembre, soit environ 9000 km (2) autre nom du moteur (3) bras d'eau de mer bordés de mangrove, dans le Sine Saloum (Sénégal). (4) jeu de société (5) partie avant pointue du voilier.


Dimanche 31 mars 2019
Il pleut sur Paraty et même avec un nom pareil, l'ancienne ville coloniale de la Costa Verde n'a pas le même goût. Les larges pavés amenés d'Europe par les portugais sont plus glissants sous mes Havaiana (1), la mer qui monte dégage ses effluves dans les jolies ruelles et les indiens Guaranis ont perdu depuis longtemps leurs sourires devant leurs étals de souvenirs. Il pleut et les façades des maisons bien restaurées paraissent moins colorées et je me demande ce que les murs pourraient me raconter. En savoir plus m'aurait rendu peut-être mon insouciance de touriste.
Mais Paraty gardera ses secrets, bien gardés derrière les portails dorés de ses pousadas (2). On dit que les gens heureux n'ont pas d'histoire. Sans doute que Paraty a voulu oublier la sienne pour se fabriquer une nouvelle identité, plus propre, moins torturé comme ses pavés. Mais on échappe rarement à ce qu'on est.
Il pleut mais cette eau qui coule à flot c'est notre or à nous. Nos allers-retours à la source en libre service sur la plage sont désormais quotidiens. On y remplit nos bidons pour nos lessives, notre vaisselle et notre consommation. On y prend notre douche après la baignade. On y rencontre celles et ceux qui comme nous vivent ici sur leur bateau ; familles, jeunes et retraités, des brésiliens en grande majorité avec lesquels Jean-Luc parvient toujours à échanger dans une langue dont lui lui a le secret, un mélange de français, d'anglais et d'espagnol qui ne se transforme jamais en portugais mais qui a le mérite d'exister. Durant 10 jours, cette source, nous aura suffisamment attirés pour que nous repoussions ces derniers temps notre départ. Elle nous aura rendu joyeux en fait, tels des enfants qui jouent dans le ruisseau ou au bord de la rivière. Un plaisir simple ici, impossible dans le Saloum (3), différent sous ma douche à Bouzigues parce que c'est la nature sans la découverte et sans la nature aussi, comme un CD des bruits de la forêt, sans la forêt. En même temps, trouver une source tous les matins avant de partir au boulot pour prendre sa douche, laver son bol et sa culotte, c'est compliqué.
C'est bien pour ça qu'on est parti. Et la source nous a généreusement donné raison. Il y a autant de voyages que de voyageurs. A Paraty, c'est notre paradis intérieur que nous, nous sommes allés chercher. Le Luna Blu a donné la main à dame nature pour nous y aider. Et puis comme il n'était pas prévu que l'aventure se termine là, on est reparti en écoutant Véro (4) : "rien que de l'eau, de l'eau de pluie, de l'eau de la-haut"...
Nous sommes dimanche 31 mars et il est 18h00, heure locale. Nous sommes au mouillage à Angra dos Reis où nous allons faire demain les formalités de sortie du Brésil. Et tout va bien à bord.
(1) Tongues brésiliennes fabriquées en caoutchouc, fait à partir de la sève de l'hévéa. (2) La pousada désigne au Brésil toute forme d'hébergement. (3) Fleuve sénégalais dans lequel le Luna Blu et son équipage ont passé 15 jours en novembre 2018. (4) Véronique Sanson.

Dimanche 24 mars 2019
La fièvre de Rio retombée, nous avons levé l'ancre direction Ilha Grande, à 200 km environ au Sud ; 193 km2 loués pour la préservation de ses paysages que Robert, Giovanni, Flavio et le Guide du Routard, nous ont chaleureusement recommandé. Avec ses 50 nuances de green, mer comprise, Ilha Grande tient effectivement ses promesses et sa piscine couleur menthe à l'eau est franchement plus accueillante que celle de la baie de Rio ; forcément se baigner dans un grand verre de coca, canette comprise, ca donne moins envie. A Ilha Grande, aux heures de pointe, on est des fois un poil nombreux dans le bassin, c'est un peu bruyant du coup, ca sent parfois l'assado et le brésilien a la manette des gaz facile mais bon, faut pas voir le verre à moitié vide. Ici point de voiture, quelques maisons sur la côte mais pas de quoi la défigurer et carte blanche laissée à dame nature. Ce rayon plantes vertes à faire palir celui de Ikea, devrait son état de grâce à un pénitencier qui jusqu'en 1994 a si on peut dire, sanctuarisé Ilha Grande. Une méthode un peu trash pour préserver ce qui peut encore l'être. Enfin, tout malheur a du bon, comme on dit.
Sans doute nous aussi bien inspirés, c'est à Ilha Grande que nous avons debuté nos grandes manœuvres de récupération d'eau de pluie, à la faveur de quelques beaux orages qui ont transformé notre annexe en réserve d'eau et moi en lavandière, comme au bon vieux temps. Ne dites pas à ma mère que je fais mes lessives à la main, elle me croit en croisière sous les cocotiers.
Bon mais c'est peut être le moment au bout de 6 mois de vie à bord d'un bateau parti à la découverte de la planète, de tomber le masque, de rétablir la vérité vraie, de tordre le cou aux lieux communs des tourdumondistes et de briser les rêves de tous ceux qui nous imaginent la fleur aux dents sur notre voilier. Oui, la vie en mer est bien celle que nous avons choisie mais aussi agréable soit elle, elle ne nous soustrait pas à quelques contraintes, la plus grande étant à mon sens celle de partir avec soi-même. Car si je me suis délestée par nécessité et par désir aussi d'une part matérielle de mon existence, un chausse pied ne permettant pas de rentrer dans un 24m2, même avec terrasse, ce qu'on met dans un 90, j'ai pu difficilement, au moment du départ, me laisser à quai. Il a fallu partir avec l'ensemble. Pas le choix. Et j'ai donc embarqué tel Noé, avec tous mes monstres, les gentils et les méchants, les courageux et les trouillards, les calmes et les excités, les sages et les fous. Ca fait du monde, surtout au début parce qu'on n'a pas l'habitude de les côtoyer de si près. J'ai bien tenté comme à terre de les semer en route, pour ne pas dire autre chose, mais tout ça n'était pas très planète en commun. Bref il a fallu se rendre à l'évidence, partir c'est d'abord vivre 24/24 en tête à tête avec soi et sans aucun doute pour moi le plus grand défi qu'il me faut relever durant ma navigation.
Nous sommes le dimanche 24 mars 2019. Il est 18h, heure locale et nous sommes au mouillage devant la jolie ville de Paraty, sur la Costa Verde.
Dimanche 17 mars 2019
"Au pays de Blue et Perla comme chacun le sait et comme ailleurs dans le monde, tout n'est pas rose. En revanche une chose est certaine, la planète a été carrément généreuse avec le Brésil, côté nature. Elle s'en mord sans doute un peu les doigts aujourd'hui mais c'est comme ça. Au loto du plus bel environnement sur terre, le Brésil a fait carton plein ! Fait un peu chaud maintenant avec le réchauffement climatique mais sinon un vrai petit paradis ! Bon heureusement que l'homme a été là pour mettre un peu d'équité dans tout ca et de ce côté là, on peut évidemment compter sur le nouveau président du pays pour terminer le travail et ramener peut-être le Brésil au rang de la Belgique en terme de biodiversité. Mais comme dit Mathieu qui a fait l'année dernière un bout de chemin avec nous, faut pas confondre Etat et pays ; un principe plein de bon sens que j'ai volontiers adopté et qui autorise tous les espoirs. Et c'est sans doute ce qui m'a plus dans Rio, son espoir. Une ville où tout est possible ; le pire sans doute, qu'on n'aura pas vu mais aussi le meilleur, entre-aperçu. Une ville née avec une cuillère en argent dans la bouche, entre mer et montagne, bleu ciel et vert forêt, qui a fait grandir ses immeubles à l'ombre des pitons rocheux et au bord des plages de sable fin ; où des générations de cariocas se sont fait bronzer sous un parasol à franges en sirotant de l'eau de coco même à Copacabana où la glacière est toujours à la mode. Une ville brillante et pailletée comme son carnaval mais qui a su rester simple comme ce quartier d'Urca où nous avons passé près d'une semaine aussi à l'aise que si nous avions loué dans une modeste station balnéaire avec juste ce qu'il faut de cachet. Une chouette ville, qui, grande classe, vous cède volontiers la place de la vedette, en haut du Corco ou du pao de azucar dans un décor de légende. Une ville amie au contact de laquelle on aimerait rester plus longtemps, histoire de chopper son truc. Une ville généreuse qui a décidé de partager sa succes story avec toi, le temps de ton passage, un peu comme Flavio Canto, ce beau gosse médaillé olympique, qui sur un simple coup de fil, nous a ouvert, royal, les portes du centre olympique du Brésil et applaudi sur un tatami avec la fine fleur du judo brésilien et les enfants des favelas. Une situation un peu folle, comme Rio, ses strass et sa simplicité, sa grandeur et sa modestie. Si Rio nous a gardé plus longtemps, c'est à cause d'une grosse fièvre qui a imposé à notre équipage un nécessaire repos et ralenti notre course. Nous n'en avons pas vu beaucoup plus que le soleil qui se lève et se couche imperturbablement dans cette incroyable baie que les Francais ont bien tenté de ravir aux Portugais, les uns comme les autres "ayant oublié" que cette terre là étaient déjà occupée. Mais ces 4 jours de rab m'ont définitivement conquise et j'ai quitté Rio avec l'espoir peut être un peu trop grand, que des chics filles et des chics types réussissaient ici a sortir du caniveau ceux qui sinon pourraient y rester, même en se tournant tous les jours vers les bras du Corco.
Nous sommes dimanche 17 mars 2019. Il est 17h14 et nous sommes à Ilha Grande, à 200 km au Sud de Rio."

Lundi 4 mars 2019

Les mauvaises langues diront que Planète en commun se peopolise mais que neni ! A Buzios où nous avons fait une escale technique vendredi dernier, c'est l'une des plus ardentes militantes de la cause animale que nous avons croisé sur notre route : Brigitte Bardot. Enfin ; sa statue grandeur nature. Dans les années 60, son passage ici a transformé à jamais le destin de ce petit port de pêche situé à 200 km de Rio environ. Depuis, les commerçants dont les boutiques se sont multipliées le long du littoral, lui disent merci.
Et effectivement on a bien croisé des représentants de l'espèce animale, fraichement débarqué de leur paquebot et nous aussi, on a écouté l'animal qui est en chacun d'entre nous, histoire de donner raison à BB d'avoir créé ce sanctuaire. Surtout Jean-Luc, dont la part d'animalité a pu pleinement s'exprimer à Buzios, à l'occasion du remontage de la barre du Luna Blu. Et moi aussi, j'aurais pu me laisser aller à une séance à l'écoute de mon moi profond, coincée une après-midi sous le poste de barre, la tête sur le verrin de pilote, assise sur le tuyau d'eau et les cuisses enduites de graisses à moteur, mais non ! J'ai su au contraire rester dans la parfaite maitrise de mes émotions pour soutenir mon mari en galère. Et nous sommes finalement venus à bout de cette crise de mécanique embarquée. Belle journée ; je m'en souviendrai de Buzios !
D'autant que avant d'arriver chez Brigitte, on avait déjà arrêté de rire sur le Luna Blu. Ce soir là c'était douceur de poireaux façon Royco ou nouilles chinoises au poulet en poudre ; on se serait presque laissé aller après ce repas frugal à une petite série sur Netflix, histoire d'oublier pourquoi on était là, si justement la mer ne nous avait pas rappelé qu'on ne jouait pas à domicile. Bon on n'a pas cherché à lutter, on l'a laissé prendre les choses en main comme on dit et après nous avoir mis la pâté, elle nous a laissé rejoindre Buzios tranquillement.
On n'a pas été malade vu qu'on avait dîné léger, Gabriel a fini par s'endormir, Jean-Luc a réussi à bloquer son éolienne, Daniel a réfléchi à un menu plus consistant pour le lendemain et Claire et moi avons remercié Jean-Jacques Goldmann d'avoir fait diversion. La suite, vous la connaissez. Et à l'heure où je termine ce billet, c'est la silhouetté de Rio qui se dessine dans le soleil, qui dissipe doucement les souvenirs de ces derniers jours de navigation.
Ici il est 20h47 et nous sommes à 23°022391s et 42°50020338w et on approche de Rio. 

Mardi 26 février 2019

"Bonjour à tous,
Si tu vas à Rio, n'oublie pas de monter là-haut...
Sur le Luna Blu, nous n'avons pas voulu contrarier Luis Mariano et c'est Jean-Luc qui est monté à 21 mètres en haut du mat, à 60 milles (1) seulement de Bahia. Alors oui, on était loin des 700 mètres du Corcovado (2) mais à raison d'une montée au mat tous les 60 miles, on pourrait arriver à Rio bien entraînés. Perso, je préfère finalement contrarier Luis. Quand on monte au mat, c'est qu'on a une bonne raison de le faire et une seule fois nous a suffit à confirmer que le rail qui permet de hisser la Grand voile ne nous mènerait ni à Ushuaïa, ni à Sète si toutefois nous avions des velléités de faire demi-tour. Au mieux, à Rio...
Bon et puis Murphy (3) s'y est mis ensuite et c'est Raymond (4), notre pilote qui s'est syndiqué ; plus de mode vent, seulement un mode compas. En clair, obligés en permanence désormais de régler les voiles du Luna Blu qui va suivre le cap qu'on indique à Raymond et non plus un angle par rapport au vent avec des voiles réglées. Ça peut paraître dingue mais se passer de ce menu service, ce sont des quarts où on ne peut plus fermer l’œil même quelques minutes, encore moins finir son bouquin ou écrire quelques lignes.
Bref, le petit coup de Raymond nous a fait perler quelques gouttes de sueur en plus mais bon au point où nous en étions de la surchauffe par 35° en moyenne depuis un mois, rationnés en eau douce à cause d'un dessalinisateur acheté neuf mais HS au bout de 5 mois, c'est pas ça qui nous a mis KO. Pas
tout de suite. Pas maintenant.
Le jour où tu ne trouves plus de solution à tes problèmes en bateau, il faut songer à rentrer m'a dit Robert, un voisin de ponton à Bahia, ce jour-là bien inspiré. Alors j'ai prié Yemanja (5), en souhaitant qu'elle se souvienne qu'il y a un mois nous nous étions levés à 5h pour faire une queue de 3h sous un soleil de plomb, rien que pour lui remettre nos offrandes. Oui, nos roses étaient fanées et tout Bahia était là mais en même temps nous étions les seuls français du quartier. Pas possible qu'elle nous oublie.
Depuis Raymond a repris du service et nous nous apprêtons, merci Yemandja, à passer une nuit normale à bord, à compter les étoiles et guetter le souffle d'un mammifère marin. Il nous reste bien un petit rail de 21 mètres à démonter, un équipement de remplacement à trouver et à remonter quelque part au Brésil ou ailleurs, mais Carpe Diem, pour l'instant le Luna Blu avance à bonne allure, dans la lumière du soleil qui se couche sur l'Atlantique et ce soir comme sur la Well Fargo & Co (6), il y a des patates au lard au menu. Quand on sait ce que la Well est devenue, tous les espoirs sont permis !
Surtout j'ai arrêté de répéter que la vie en bateau était plus simple que la vie à terre. Elle m'apprend juste à relativiser des situations. C'est une question d'angle de vue comme dirait Jean-Luc et c'est pas Robert qui démentirait.

(1) 1 mille nautique = 1852 mètres
(2) Statut du Christ qui domine la baie de Rio
(3) loi de Murphy, loi des situations qui s'enchaînent
(4) Raymond est le nom donné à notre pilote automatique
(5) Yémanja,  déesse de la mer des Brésiliens, célébrée le 2 février à Bahia
(6) In La Diligence, album bien connu de Lucky Luke et que connait par coeur Gabriel.

Nous sommes mardi 26 février 2019 et il est 21h05 en temps universel.
Nous marchons à 7,7 noeuds
par 18°45 7813 S et 039° 25 8156 W et tout va bien à bord malgré quelques soucis techniques.
A bientôt."


Dimanche 24 février 2019

"Bonjour à tous,
Repris du service après près de 3 semaines passées dans l'écho des batacudas qui résonnent sur les pavés du Pelourinho (1), où l'odeur des acarajés (2) et le gout suave de la caïpirinha (3), sirotée à la terrasse d'un café à la façade colorée, peinent à masquer les origines d'un Brésil où se consument encore les braises de l'Afrique.
Laissé derrière moi Bahia, la silhouette de ses gratte-ciel qui avaient surpris fin janvier notre arrivée de nuit, ses petits vendeurs ambulants, l'Avé Maria carillonnée chaque soir, Yemanjà, la déesse de la mer à qui nous avons confié tous nos vœux, ses montagnes de camaraos (4) séchées et sa célèbre moqueca (5), son architecture abandonnée et ses 3 millions d'habitants dont certains n'ont pas d'autre lit que les trottoirs encrassés de la ville.
Dis au revoir à nos voisins de ponton, Dominique et Didier, l'équipage du Ka Ora qui va poursuivre sa route en direction du Nord, Isabelle et Ariel, deux navigateurs, tombés amoureux fous de la Patagonie et qui ont achevé de nous convaincre qu'il fallait descendre malgré l'adversité climatique, revoir cette terre sauvage qui se mérite.
Quitté le jour de mes 49 ans, cette baie de tous les saints où se disputent les plages de cocotiers et les installations pétrolières dont le bruit de fond n'a pas encore eu raison des habitants de la forêt, toujours promptes à se faire entendre à la tombée de la nuit ou au lever du soleil.
Retrouvé cette nuit la voute céleste réconfortante de notre planète, quelque part entre Bahia et Rio, loin de la folie des hommes et du tumulte de la ville. Presque seule avec la mer, le vent et le Luna Blu et avec la belle illusion de renouer sans un tiret autre chose que du plaisir, un dialogue singulier avec l'essentiel, celui qui me manque souvent à terre et que j'apprécie chaque fois que nous larguons les amarres pour une nouvelle étape de notre voyage.

(1) quartier historique de Bahia
(2) beignet à base de farine de haricots fris dans de l'huile de palme. On n'a pas tous aimé.
(3) on a tous aimé
(4) crevettes
(5) sauce à base de lait de coco et d'huile de palme qui peut accompagner crevettes, crabes, fruits de mer, poissons, légumes...

Nous sommes dimanche 24 février 2019 et il est 12h44 en temps universel. Nous marchons à 3,3 nœuds par 15°43 0988 S et 038° 26 3077 W et tout va bien à bord malgré quelques soucis techniques.
A bientôt."

Samedi 26 janvier 2019

"Bonjour à tous,
Rattrapé les cours de Pilates loupés ces derniers mois. Bien travaillé mes muscles profonds et mon périnée même si j'ai désormais une jambe plus courte que l'autre. Merci la gîte ! Heureusement ce petit épisode de gym intense a pris fin et nous voici de nouveau dans presque l'allégresse d'un bateau confortable auquel le terme de notre transatlantique dans quelques jours, n'est sans doute pas non plus étranger. Vivre à 7 dans un 24m2 en mode manège pendant 15 jours relève aussi du challenge. Notre équipage s'y est collé avec brio et je reste admirative de cette prouesse collective.
Plaisirs retrouvés donc depuis 48h. Dauphins et oiseaux ne s'y sont pas trompés en partageant un peu de leur temps avec notre joyeuse bande. Avant hier, Luna Blu a été cerné par une cinquantaine de dauphins en délire qui ont  accompagné sa course pendant une trentaine de minutes. 3 d'entre eux avaient donné le ton en rejoignant d'un même saut le sillage du voilier. Pour un peu on les entendait
nous dire : "Hé les gars, on est là ! On arrrrrive !" Spectacle autour du bateau qui a scotché comme toujours le petit et les grands. Hier dans la nuit un  piaf, type merle mais il faudra consulter Yann, notre spécialiste des oiseaux  marins pour confirmer cette curieuse hypothèse, s'est posé sur un panneau solaire quelques heures pour se reposer de son voyage à lui. Hier soir, le même, lui ou un autre tournait autour du voilier à l'approche de la nuit et ce matin en prenant mon quart ils étaient deux à papoter sur les filières. Il y a bien eu aussi un thon qui a voulu partager un peu de son temps avec nous mais pour lui ça s'est mal terminé. Mieux pour nous avec un excellent sashimi qui a fait la nique aux traditionnelles lentilles de Jean-Luc.
Et je ne m'étendrai pas sur le fameux rayon vert entraperçu au coucher du soleil hier et ce petit quizz sur le ciel et l'espace orchestré après le repas par notre petit Gabriel qui s'est courageusement risqué à la gestion d'un groupe fort dissipé d'adultes.
Oui notre équipage a bien repris une vie normale à bord et j'ai retrouvé pour ma part tout le plaisir que j'ai à naviguer et que j'ai eu envie de partager en écrivant ces 7 billets. Notre arrivée à Salvador de Bahia est prévue dans 48h.
J'ignore s'il y aura un 8e billet mais qu'importe, voici ce que m'inspire mon séjour prolongé sur l'océan. La mer s'autorise tout, sans complexe. Tous les profils, toutes les facettes, toutes les humeurs, sans prendre de pincettes avec ceux qui la fréquentent. Elle est cash. C'est elle qui mène le jeu. Tantôt clémente, tantôt impitoyable. Toujours indomptable. Se frotter à elle, c'est accepter de vivre des  émotions totalement contradictoires. Et prendre conscience avec humilité que cette nature puissante qui nous échappe nous est supérieure à bien des égards.

Nous sommes samedi 25 janvier 2019 et il est 8h18 en temps universel et je  suis de quart. Nous marchons à 5,9 nœuds par 10°32 6801 S et 035° 27 4136 W et  tout va bien à bord.
A bientôt."

Jeudi 24 janvier 2019

"Bonjour à tous,
Nous sommes repartis hier de Fernando de Noronha,l'île aux dauphins où nous avions posé la pioche il y a 4 jours, au pied d'un piton rocheux distingué au loin non sans penser à ceux qui bien avant nous, ont bravé cet océan avec moins de certitudes.
Nous étions nous aussi tous excités de retrouver la terre après 10 jours et 10 nuits de navigation et quelques 2000 milles nautiques de plus au compteur du fidèle Luna Blu. Encore que de mon côté, j'aurais bien poursuivi l'épopée jusqu'à Salvador quand le vent a fait son grand retour après plusieurs jours d'une infernale disette. Car le cousin du " pot au " était plus retord que jamais et dans la moiteur des tropiques, nous commencions à  devenir plus fous que  ceux qui nous survolaient, à force d'éteindre et de rallumer le moteur.
Oui, j'aurais bien zappé pour la peine Fernando, histoire d'aller au bout de ce secret que l'océan m'avait soufflé ; celui d'avoir réussi grâce à lui à arrêter le temps pour vivre mon présent.
Oui mais Fernando était une escale promise et l'appel de la terre a été plus grand. Et nous sommes donc redevenus ce que nous sommes, des terriens, pousseurs de caddie, buveurs de caipirinha, consommateurs de wifi... et malgré toutes les saveurs du Brésil qui exaltent déjà sur ce petit bout de vert sur le bleu de la mer, je suis arrivée à la conclusion que la terre ne m'avait pas manqué durant ma transatlantique, seulement ceux qui y vivent et je n'ai eu qu'une hâte :poursuivre notre navigation même si sans doute elle n'aurait pas le même goût.
Effectivement ! Nous naviguons depuis 24h au prés. C'est une allure qui fait gîter le voilier. En clair on vit en permanence penché ; au lit, aux chiottes, en faisant la vaisselle, en se lavant, en mangeant, en lisant... Un peu comme si on vivait sur une colline avec un plancher qui l'épouserait mais que en plus on rajouterait un petit mouvement de balancier, histoire de rigoler. Une sorte de manège permanent qu'on ne peut plus arrêter... Qui nous précipite sur les cloisons ou les bras d'un équipier. Qui fait des bleus aussi. Christine, la prof de Pilates du bord dit que ça fait travailler les muscles profonds. Moi je dirais plutôt que ça a le don de me mettre les nerfs en boules et que finalement je ne veux pas être un poisson !

Nous sommes jeudi 24 janvier 2019 et il est 10h33 (impossible cette nuit d'écrire quoi que ce soit vu la gîte !) en temps universel. Nous marchons à 7,7 nœuds par 06°36 0709 S et 033° 15 7771 W et tout va bien à bord.
A bientôt."

Transatlantique

19/22 janvier 2019
Escale à Fernando de Noronha :  archipel brésilien à 350 km des côtes de l’Amérique du Sud.
L'île des dauphins, des requins, des tortues et des frégates, classée réserve naturelle de la biosphère par l'Unesco.


Jeudi 17  janvier 2019

"Bonjour à tous,
On se croyait tiré d'affaire, débarrassé, terminé, derrière nous, plié le gentil "pot au" en 2/2 mais que néni ! Nous avons rencontré son cousin moins de 24h plus tard et nous voilà scotchés dans l'Atlantique depuis plus de 24h, sans un pet d'air, dans une pétole d'un autre monde qui a fini d'agiter nos voiles et commence à jouer avec nos nerfs.
Et comme on a la tête à l'envers depuis hier, il nous en faut peu pour perdre le nord. Ce dernier a en effet disparu de nos écrans à 10h56 TU très exactement et nous avons fêté comme il se doit ce passage dans l'hémisphère sud à la voile.
Pour l'occasion Gabriel et P'tit Mousse, la mascotte de son école, avaient revêtu le costume de Neptune. Tout habillé de blanc, trident en main et couronne sur la tête, il ressemblait à un petit ange gracieux, joyeux et facétieux avec ses belles et longues boucles d'enfant qui n'a pas vu de coiffeur depuis 4 mois.
Neptune, bon prince, a ensuite prêté son costume aux adultes, histoire d'immortaliser cet événement qui m'a rendue heureuse. S'en ai suivi la traditionnelle remise des diplômes du passage de l'équateur par le capitaine à tous les membres de l'équipage et quelques bulles offertes à l'océan, à Eole qui depuis doit cuver, au Luna Blu, notre fidèle compagnon et à nos gosiers que la séance photo largement commentée avait asséchés.
Bref, hier comme tous les jours qui l'ont précédé depuis notre départ, on ne s'est pas ennuyé sur le Luna Blu. D'autant que la pétole a tout de même du bon car elle nous a permis d'apercevoir un groupe majestueux de dauphins qui nageaient au loin et un beau poisson de plus d'un mètre qui a suivi le voilier pendant quelques minutes, le temps de jouer à nous faire peur sur la détermination de son espèce qui à ce jour reste inconnue. Et puis il y a eu la baignade et la douche chaudes sur la plage arrière, les lessives qui font ressembler les filières du Luna Blu à un balcon napolitain, les parties de jeu de famille dans le carré pendant les grains et Robert Smith un soir à fond dans la cockpit. Les voisins n'ont pas moufté.
Nous pensions au départ faire escale ce soir à Fernando de Noronha, petite île brésilienne à moins de 1000 milles environ de Salvador de Bahia, notre destination finale. Vu l'état de la mer, on n'y sera jamais ce soir. Mais pas de panique, nous avons encore de l'eau, de la nourriture, du carburant, un peu de patience et d'humilité pour continuer de vivre la mer qui nous rappelle que c'est elle qui fixe les règles et que nous devons savoir nous adapter.

Nous sommes jeudi 17 janvier 2019 (4 mois aujourd'hui que nous avons quitté Sète) et il est 7h12 en temps universel. Nous marchons à 3,8 nœuds (au moteur car pas de vent) par 01°07 5034 S et 031° 51 9435 W et tout va bien à bord.
A bientôt."


Mardi 15  janvier 2019

"Bonjour à tous,
Il est 2h15 en temps universel à bord du Luna Blu, soit 1h18 pour nous qui sommes toujours à l'heure du Cap vert et je viens de prendre la relève de Siegfried pour 2 heures de quart. Comme toutes les nuits depuis notre départ, l'équipage se relaie de 21h à 7h du matin, par tranche de 2h pour assurer une veille extérieure à 360°, contrôler que le vent reste constant et réveiller Jean-Luc si la situation l'exige. Depuis notre départ pour la transatlantique, les quarts sont globalement peu animés. Comme dirait Jean-Luc, la route est large, si large que nous n'avons croisé pour l'instant que 3 autres bateaux type cargo. Côté manœuvre, les alizés nous ont assuré pour l'instant un secteur de vent si régulier qu'une seule fois une partie de l'équipage a été mise à contribution dans la nuit étoilée, pour tomber le spi car le vent montait. Un grand ramdam pour ceux qui dormaient et quelques sueurs pour ceux sortis de leur torpeur.
Mes plus beaux souvenirs de lecture sont sans doute ceux que j'ai vécu en quart de nuit. J'avoue que lire en traversant l'Atlantique de nuit est un plaisir rare qui vient s'ajouter aux autres, enfermés dans ma boîte à souvenirs.
Mais cette nuit, le ciel est tout noir et la lune dont le quartier forme à l'approche de l'hémisphère sud un joli sourire s'en est allée comme les étoiles.
Je n'ai plus de batterie sur mon portable transformé en liseuse, pour poursuivre "Rouge Brésil", pas envie non plus de replonger dans "20 milles lieux sous les mer" et malgré la chaleur et la moiteur de l'air presque insupportable à l'intérieur du voilier, j'ai décidé d'écrire tout en allant jeter un œil de temps en temps à l'extérieur, histoire de vérifier qu'il n'y a pas foule.
Comme Forest Gump, j'ai bien envie de dire qu'une transatlantique c'est comme une boîte de chocolats ; on ne sait jamais sur lequel on va tomber.
Avant-hier et hier, elle nous a en tous les cas une nouvelle fois réservé de belles surprises. Le Luna Blu a d'abord croisé sur sa route une dorade coryphène qui préparé à la tahitienne par Jean-Luc et Christine a fait hier à midi notre régal. Juste avant ce bon repas, l'océan dans un grand élan de générosité nous a offert une douche de 30 minutes qui nous a tous fait oublier nos pauvres bouteilles de 1,5 litres ! Un inespéré et opportun "Ocean-douche", comme dans les publicités, qui nous a tous vu courir chercher notre shampoing pour profiter de cette eau de pluie providentielle et à profusion. Pour Gabriel et moi, c'était jours de douche et ça tombait bien et même si je maintiens qu'il est possible de se doucher avec 1,5 litres d'eau, corps et cheveux, un adulte et un enfant de 6 ans, je confirme qu'il est bon aussi d'avoir un peu, beaucoup, plus. D'ailleurs à la fin, on a du mal à fermer le robinet.
Si le Capitaine Haddock faisait partie de l'équipage, mais Dieu merci nous avons déjà Jean-Luc, il nous traiterait sans doute de marin d'eau douce, d'autant plus que c'est sans doute cet épisode tee-shirt mouillé qui marquera notre passage du pot au noir, désormais derrière nous. Un pot au noir qui a montré au Luna Blu et à son équipage son meilleur profil et que nous remercions vivement pour sa clémence à notre égard.

Nous sommes mardi 15 janvier et il est 2h15 en temps universel. Nous marchons à 6,4 nœuds par 02°36 5994 N et 030° 51 0518 W et tout va bien à bord.
A bientôt."


Dimanche 13 janvier 2019

"Bonjour à tous,
Le voilier Luna Blu avance à bonne allure, sous spi, depuis hier dans la zone perturbée du pot au noir, redoutée par tous les marins pour son absence de vent. Pour l'instant, notre équipage profite à l'inverse de conditions très clémentes qui l'autorisent une vie à bord quasi normale, seulement balancée par le mouvement du voilier sur les vagues.
Hier Jean-Luc et moi avons au petit matin pêché un poisson. Cette espèce inconnue par notre duo de néophytes a été illico confiée aux mains expertes de Nathalie, le cordon bleu du bord, laquelle s'est empressée de le tailler et de le dépecer pour le transformer en ceviche. Nous l'avons dégusté à midi accompagnée d'un verre de vin blanc, entrée suivie par de véritables croque-monsieurs réalisés avec brio malgré des moyens peu adaptés. La veille il y avait eu la tortilla de Siegfried et la tarte aux pommes de Jean-Luc et Gabriel. A quand la poularde et autre rot ?
Hier à la nuit tombée, "j'ai sorti les poubelles" comme à la maison. En claquettes sur le pont de mon voilier, j'ai pris un instant après avoir déposé le sac de déchets dans le coffre avant, pour admirer le reflet de la lune et des étoiles sur cet océan dont on oublierait presque la présence, tant il s'est fait discret jusqu'à maintenant. La lune d'ici m'a souri et je me suis pincée pour être certaine de ne pas rêver.
Après le pot au noir, l'équipage se prépare au passage dans 48 h environ, de l'hémisphère sud que tous marins doit fêter. Gabriel pourrait revêtir la toge et le trident de Neptune et le capitaine remettre à chacun un diplôme. Mais ça, c'est une autre histoire que je vous raconterai la prochaine fois.

Nous sommes dimanche 13 janvier et il est 8h12 en temps universel. Nous marchons à 7 nœuds par 06°44 6400 N et 029° 46 8828 W et tout va bien à bord.
A bientôt."

Vendredi 11 janvier 2019
 
"Bonjour à tous,
Le temps s'écoule lentement à bord du voilier Luna Blu qui trace vaillamment dans les vagues de l'Atlantique depuis maintenant presque 3 jours. Déjà 421 milles nautique au compteur (près de 800 km) depuis notre départ de Mindello.
Nos journée sont rythmées par l'heure de nos quarts de nuit qui déterminent ensuite nos heures de réveil successifs, la préparation et la prise des repas, le check du voilier intérieur et extérieur, la tombée de la nuit qui nous oblige à dîner tôt afin que le bateau soit rangé et plongé dans la plus grande obscurité pour assurer une veille efficace à la seul lueur des étoiles et de la lune.
Mercredi en fin de journée nous avons largué avec succès la balise ARGO confiée par Voiles sans frontière à Planète en Commun. Luna Blu et son équipage ont ainsi rejoint la centaine de bateaux français, petits et grands, qui chaque année participent a à ce programme international d'observation des océans en larguant sur une zone déterminée, un flotteur autonome qui mesure la température et la salinité de la couche supérieure des océans. Avec une hauteur de près de 2 mètres, un poids d'environ de 20 kg et un protocole de largage précis à respecter, la mise à l'eau nous a tous bien occupés pendant une bonne demi-heure !
Hier de courageux impudiques en maillots de bain ont pris leur douche dans le cockpit en présence du reste de l'équipage. J'ai préféré pour ma part, sans dépasser le litre et demi d'eau douce autorisée par jour, le cabinet de toilette et battu mon record en parvenant à me laver, corps et cheveux, ainsi que Gabriel avec une seule bouteille ! A méditer à la maison sous sa douche...
Gabriel semble bien s'adapter à cette vie simple, avec pour horizon la mer à 360°. Il s'est trouvé des nouveaux compagnons de jeux dans l'équipage. Je le soupçonne d'arguer du mal de mer pour mettre fin aux séances de calculs dont il ne rafolle pas mais nous parvenons tous les deux à poursuivre la
classe tous les matins, assis en tailleur dans le cockpit et balancés par le roulis du bateau.
Un mammifère marin a croisé hier la route du Luna Blu mais n'a guère laissé entrevoir que la gerbe d'eau déplacée par son poids. En revanche, nous rencontrons maintenant depuis plus de 24h, des nappes d'algues sargasses.

Nous sommes vendredi 11 janvier et il est 10h02 en temps universel. Nous marchons à 7 nœuds par 10°37 5171 N et 028° 23 2153 W et tout va bien à
bord.
A bientôt."


Mercredi 9 janvier 2019

"Bonjour à tous,
Nous avons quitté comme convenu hier vers 15h30 heure locale, les pontons de la marina de Mindelo où nous avons passé la fin d'année avec plusieurs amis, venus nous rejoindre ; des moments d'amitié très appréciées alors que nous avons quitté la France et nos proches depuis bientôt 4 mois.
Les préparatifs de la transat ont été un peu longs et fastidieux. J'ai eu l'impression de passer mes journées à faire des courses puis à les ranger même si cette tâche essentielle pour un équipage qui part pour 3 semaines de mer, a été partagée avec le reste des personnes qui vont vivre la transatlantique avec nous, Christine, Suzanne, Nathalie et Siegfried.
Et puis nous sommes partis. C'était un peu banal ce départ finalement au milieu de tous les voiliers de la marina qui comme le notre se préparaient à rejoindre les Caraïbes, la Guyane ou le Brésil. Pas de quoi chopper la grosse tête ! Et c'est seulement à l'heure de l'histoire du soir de Gabriel, alors que nous regardions une carte du monde que j'ai imaginé avec un peu plus d'émotions, le Luna Blu seul au milieu de l'Atlantique pendant 20 jours.
Notre première journée en mer a déjà été marquée par 2 évènements sans gravité mais qui ont bien occupé Jean-Luc et Siegfried. Ils ont du changer en mer une partie du dispositif qui permet de hisser la grand voile après que nous nous soyons rendus compte peu après notre départ qu'il était inopérant.
Nous avons donc navigué jusqu'à ce matin avec le génois seul (voile avant).
Et puis ce matin, Suzanne, destabilisée par le mouvement du voilier, a enfoncé la porte du cabinet de toilette et il a fallu la décoincer. J'ai du ensuite négocier avec Jean-Luc pour qu'il nous laisse la porte car il voulait installer un rideau à la place pour éviter ce type d'incident. Nous avons donc toujours une porte à nos toilettes !
Nos premiers quarts de nuit se sont bien passés. Pas un bateau en vue dans ce vaste océan et une nuit étoilée au cours de laquelle le Luna Blu a croisé pour la première fois la Croix du Sud.
Nous sommes mercredi 9 janvier et il est 15h34 en temps universel. Nous marchons à 6 nœuds par 15°08375 N et 026° 07 751 et tout va bien à bord.
A bientôt."

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